Le Queyras dans La République des Escartons

Le Queyras dans La République des Escartons dans Autrefois carte-escartonLes Escartons du Queyras

I. Histoire  

Des origines à la période romaine

La région alpine transfrontalière des Escartons comprend les territoires de Briançon, du Queyras, les hautes vallées du Chisone et de Susa, Casteldelfino.

Bien que possédant plusieurs sommets dépassant 3000 mètres et caractérisée par des conditions de vie que l’altitude et la durée de l’hiver ont rendu plus difficiles, cette région a connu, dès la période préromaine, des établissements importants de populations de souche celto-ligurienne. La présence de ces villages stables, en même temps que la disponibilité de cols accessibles (notamment Mont Cenis et Montgenèvre) a permis des contacts fréquents entre les populations locales et le reste de l’Europe. Grâce à ces particularités, cette région n’est concernée, pour la première fois, par la « grande » histoire qu’en 218 av. J.-C., lorsque Hannibal franchit les Alpes avec ses troupes, puis lorsque les habitants de ces vallées assistèrent au passage des légions romaines commandées par Jules César en 61 et en 58 av. J.-C. Grâce à l’extension du contrôle des Romains sur les Alpes, le Roi Cottius qui gouvernait ces montagnes fut nommé préfet.

Le Haut Moyen Age

A la chute de l’empire romain d’occident, entraînant la désagrégation des structures administratives, le territoire fut gouverné par plusieurs seigneurs locaux, et marqué par la diffusion du catholicisme qui était menacé par des incursions temporaires des Sarrasins. C’est dans ce contexte difficile que se situe la naissance, dans la Vallée de Susa, de l’Abbaye de la Novalesa, une structure qui, en plusieurs siècles, saura conquérir un rôle de premier plan dans le pouvoir temporel et religieux. Un certain nombre de familles nobles s’affirmèrent au fil des années dans ces vallées : les Comtes d’Albon, les princes du Dauphiné, les dauphins de Vienne et les Comtes de Savoie. A côté de ces dynasties importantes qui surent s’imposer, apparurent les « Escartons ».
Etymologiquement le terme indiquait la répartition en parties égales des taxes dues aux Dauphins ainsi que de toutes les charges et des bénéfices liés à la gestion du territoire.

La « démocratie » des Alpes

Dans le XIVème siècl,e dans les territoires de Briançon, du Queyras, d’Oulx, Pragelato et Casteldelfino, mûrit une nouvelle expérience politique et administrative. Ces nouvelles expériences naissaient de l’exigence manifestée par la population de sauvegarder les intérêts et la sécurité des communautés locales. Leur reconnaissance officielle fut établie le 29 mai 1343 par la signature de la « Grande Charte » entre le Dauphin Umberto II et les représentants des Communautés.
Les transactions passées reconnaissaient, en anticipant de plusieurs siècles les principales lois constitutionnelles du monde moderne, aux habitants des
cinq Escartons, des libertés fondamentales telles que la liberté de circulation dans le territoire, le droit à la propriété privée (y compris pour les femmes), une participation populaire pour l’élection des représentants, la rédaction et l’application de nouvelles lois civiles et pénales, une gestion ciblée du territoire (utilisation des eaux et des forêts), la répartition des impôts. En contrepartie, les communautés locales payaient dans l’ensemble au Dauphin 12.000 florins d’or, en plus d’une rente annuelle de 4000 ducats à verser chaque année le 2 février, jour de la purification de la Vierge.
Chaque année les chefs de famille des différents villages se réunissaient démocratiquement dans un conseil pour choisir et élire leur représentant, le consul, qui dirigeait la communauté en accomplissant les différentes tâches administratives.
Le 31 mars 
1349le Dauphin Umberto II, resté sans héritiers, entrepris la vie monastique et vendit ses propriétés au roi de France Philippe VI de Valois. Depuis lors, le blason du dauphin fut associé au lys de France.

La fin politique des Escartons

La vie désormais séculaire des Escartons fut mise en discussion par la guerre de succession espagnole. En effet, le Duc Vittorio Amedeo II de Savoiesuivit une politique différente et ses troupes s’affrontèrent à celles de Louis XIV. La guerre impliqua le territoire tout entier jusqu’à Turin qui, assiégé par les Français, fut secouru par le Prince Eugenio de Savoie qui commandait les troupes autrichiennes. La guerre réapparut dans les montagnes au mois d’août 1708 lorsque la forteresse française du Mutin de Fenestrelle se rendit en ouvrant la porte à l’invasion de l’armée autrichienne-savoyarde.
En 
1713, grâce au Traité de paix signé à Utrecht, l’unité, l’homogénéité et la coopération séculaire des Escartons furent brisées car Oulx, Pragelato et Casteldelfino furent cédés à Vittorio Amedeo II qui se décora du titre de Roi (de Sicile, transformé dans celui de Roi de Sardaigne en 1720). En fait, suivant le principe de faire coïncider la frontière avec les Alpes et d’éviter ainsi des têtes de pont dangereuses vers la France ou vers la plaine du Po, 32 communautés sur 51 furent assujetties au royaume de la famille de Savoie.
Dans le territoire français les transactions furent régulièrement confirmées par tous les monarques qui se succédèrent sur le trône de France jusqu’à Louis XVI, tandis que sur le versant piémontais.

Les anciens privilèges ne furent confirmés qu’en 1737 par Carlo Emanuele II.
De nouvelles atteintes à l’identité des Escartons furent apportées par 
la Révolution Française qui abolit les anciennes prérogatives (au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité) et ensuite par la Restauration qui confirma la division territorialeL’appartenance à deux Etats différents entraîna, comme conséquence directe, le lent abandon des pratiques utilisées de manière unitaire au cours des siècles précédents, ainsi qu’une lente adaptation aux lois, à la langue et aux usages de l’Etat d’appartenance.
Cette tendance devint inexorable au XXème siècle surtout dans la période d’entre deux guerres, malgré un grand nombre d’échanges dus aux flux de l’émigration saisonnière vers la
France. En particulier, la 
seconde guerre mondiale fut vécue d’une manière dramatique car deux communautés qui se considéraient comme les « sœurs » et les filles d’une seule culture se trouvèrent soudain opposées l’une à l’autre.

Une fenêtre sur l’Europe

La formation de l’Europe unie et l’attention de plus en plus forte aux minorités et aux cultures locales marque l’ouverture d’une nouvelle page de l’histoire des Escartons. Sur la vague de la tendance à réévaluer les us et les traditions fortement enracinées dans le territoire, grâce aux fonds européens prévus à cet effet, plusieurs organismes italiens et français ainsi que plusieurs associations sont en train de travailler ensemble, comme autrefois, pour reconstruire et répandre le patrimoine culturel commun de l’expérience des Escartons.

II. Religion

La dimension culturelle

La Religion et la Société sont deux aspects parallèles et, sous plusieurs aspects, indissociables : il est donc difficile de comprendre l’un sans connaître l’autre. Dans le secteur des Alpes occidentales concerné par la Confédération des Escartons, les multiples événements qui ont eu lieu au fil des siècles, les passages de peuples, les échanges de traditions et de connaissances ont permis la naissance d’une organisation communautaire et de culture matérielle et religieuse particulières et structurées, uniques en deçà et au-delà des Alpes.
Dans le passé, 
les montagnes qui marquent aujourd’hui la frontière entre les Etats ont été non pas des barrières, mais des points de repère et des voies de communication entre les vallées, une charnière qui a permis la rencontre et la liaison entre des gens, des lieux et des parcours culturels et existentiels lointains et différents entre eux. Des architectes, des peintres itinérants, des artisans, des voyageurs, des prédicateurs et des pèlerins ont traversé les Alpes, du Queyras à la Vallée Varaita, du Briançonnais aux Vallées d’Oulx et de Pragelato avec leur bagage de connaissances, en devenant ainsi les témoins et les moyens d’une union entre les peuples et les cultures. Des châteaux, des fortifications, des églises, des abbayes et des chapelles votives parsemées dans les vallées sont des signes importants d’événements significatifs qui ont marqué l’histoire commune, même religieuse, des deux versants des Alpes.

La christianisation

Les origines du Christianisme dans les vallées du Queyras remontent probablement au passage des troupes romaines à la conquête des Gaules tandis qu’aux siècles suivants les marchands et les voyageurs jouèrent le rôle de messagers habiles. Des chrétiens figuraient aussi parmi certains soldats romains. Une grande dévotion est encore réservée aux soldats de la légion Thébaine (Saint Laurent, San Chiaffreddo, S. Magno, Saint Hyppolite…) auxquels sont dédiées des églises, des chapelles et des fresques réalisées sur des piliers votifs.

Selon la tradition la plus répandue, en 286 un contingent de légionnaires provenant de la Thébaïde, en Egypte, fut envoyé dans les vallées alpines pour persécuter les disciples du Christ. Lorsqu’ils connurent le but de leur mission, ces soldats refusèrent d’aller massacrer d’autres hommes et face à leur rébellion l’Empereur Massimiano ordonna leur mise à mort. La foi chrétienne eut quelques difficultés à s’imposer, mais elle n’accomplit jamais l’erreur d’annuler complètement les cultes précédents. Elle remplaça les fêtes sacrées et les dévotions précédentes par des significations innées dans sa culture et créa les conditions permettant d’interpréter graduellement un ancien culte par la morale et les caractères de la nouvelle religion désormais prédominante. Grâce à cela les sociétés pastorales ont pu garder des traditions qui sont inchangées depuis des siècles et ont été transmises jusqu’à nos jours. Les feux de la Saint Jean en sont un exemple : avant de monter vers les pâturages, on fait passer les animaux à travers les cendres des feux allumés la nuit du 24 juin afin de les protéger contre les maladies. La véritable signification de ce rituel est liée au culte pré-chrétien du soleil : l’allumage des feux visait à prolonger la durée du jour même lorsque les journées commençaient à s’abréger après le solstice d’été.
La première date certaine de l’avènement du christianisme dans ces montagnes est le 30 janvier 726 lorsque Abbone, Gouverneur de Susa et de Maurienne, fonda l’Abbaye des Saints Apôtres Pierre et André à Novalesa. De nombreuses donations destinées aux moines et aux pauvres qu’elle aurait assisté parvinrent à la nouvelle abbaye : de la Vallée de Susa au Val Cenischia, du Mont Cenis à la campagne de Grenoble, de Vienne à Lyon, de Briançon à Embrun, de Gap à Sisteron, de Marseille à Toulon. A l’invasion des Sarrasins en 906 correspond le déclin de l’Abbaye de la Novalesa. L’Abbaye fut pillée et détruite et même si elle refleurit ensuite, elle ne retrouva plus son ancienne splendeur.

La prévôture d’Oulx

Après l’expulsion des Sarrasins en l’an 1000 grâce à Arduino il Glabro, la fondation de l’Evêché d’Oulx marqua l’histoire religieuse des Escartons d’Oulx, Pragelato et Briançon pendant plus de sept siècles, jusqu’à la création du Diocèse de Pinerolo (1748), après le traité d’Utrecht (1713) dans l’intention d’éliminer une institution trop liée à la France.
La caractéristique principale de l’évêché d’Oulx est qu’elle ne fut pas fondée pour répondre au vouloir de Seigneurs riches et puissants (comme dans le cas de la Novalesa ou de la Sacra di San Michele) qui conférèrent ensuite des reconnaissances et des donations, mais à partir d’un groupe de prêtres qui s’unirent pour vivre en commun. Ces derniers appartenaient à l’ordre des Chanoines Réguliers du Latran et suivaient la règle de Saint Augustin. Pour cette raison, on choisit le nom de « 
Prevostura » et non pas celui d’Abbaye.
En 1098, Guiberto I évêque de Turin, assujettit à la Prevostura d’Oulx les églises de «Pratogelato… de Uxellis, de Fenestrellis, de Mentullis» qui évidemment existaient déjà.

Les Vaudois

Le XIIème et le XIIIème furent des siècles terribles pour l’Eglise.
Dans un climat d’anticatholicisme fort, on assista, en tant que réaction au luxe et à la corruption du clergé, à la naissance de nombreux mouvements religieux : 
les Albigeois, les Cathares et les Vaudois en France. Le mouvement des « pauvres d’esprit » naquit à Lyon suite à la prédication de Valdo, un riche marchand qui quarante ans avant Saint François redécouvrit l’expérience évangélique de la pauvreté et de la prédication apostolique. Les critiques adressées à l’Eglise institutionnelle par les Vaudois étaient beaucoup plus que des réserves morales, elles contestaient non seulement les richesses du clergé, les compromis avec le pouvoir politique, mais elles niaient le culte et l’intercession des Saints et de Marie, niaient le purgatoire en refusant la gestion de la « grâce » de la part de l’Eglise.

Ce mouvement religieux, répandu dans toutes les régions de l’Europe continentale, fut actif pendant tout le Moyen Age, mais les Alpes frontalières (tant sur le versant français que sur le versant piémontais) constituèrent un territoire particulièrement intéressant parce qu’ici sa présence fut constante du début du XIIIème siècle au XVIème siècle.

La diffusion rapide du mouvement fut probablement liée à l’isolement et à la distance de ces vallées des centres épiscopaux de Turin et Embrun.

Au début, le mouvement vaudois ne fut pas un schisme et vécut en marge de l’Eglise catholique. Il fut considéré comme une hérésie lorsqu’il devint un mouvement de masse.
Les répressions, les procès, les condamnations à partir du XIIème siècle ne réussirent pas à effacer le valdisme de nos vallées : sa force reposait sur son enracinement familial fort et sur sa forte conscience d’identité toujours vivante grâce au travail constant des 
«barba», les prédicateurs.

Le XVIème siècle fut caractérisé par un nouveau mouvement religieux qui eut des conséquences politiques révolutionnaires et qui prit le nom deRéforme protestante, née en Allemagne grâce à Martin Luther, un moine augustinien.
Grâce notamment à 
Calvin les nouvelles idées pénétrèrent en France également où les protestants furent appelés Huguenots et envahirent, sous le règne d’Henri III, le Queyras.

En 1532, par le synode de Chanforan, les Vaudois adhérèrent au Protestantisme et, s’inspirant de l’église calviniste genevoise, s’équipèrent d’une structure organisationnelle appropriée, tout en gardant leur autonomie, et se séparèrent totalement et définitivement de l’Eglise catholique. En 1578 ces calvinistes, dont la présence dans le Queyras était déjà solide, descendirent vers le haut Val Varaita en poussant la population locale à se convertir à la nouvelle foi ou bien à quitter la région de laquelle les curés eux aussi avaient été expulsés.

La Réforme entraîna dans ces vallées les prémices de véritables guerres de religion (conditionnées par les vicissitudes politiques entre la France et les Ducs de la Maison des Savoie) dont les séquelles se répercutèrent non seulement sur la vie religieuse mais aussi sur la vie civile, d’abord par l’Edit de Nantes qui accordait la liberté de culte aux Protestants et ensuite par la révocation de cet Edit (1598- 18 octobre 1685).

Après la révocation de l’édit de Nantes, les protestants des vallées furent obligés de s’enfuir vers l’Europe du Nord ou furent emprisonnés. Hormis lesvallées vaudoises, l’Italie actuelle ne conserve aucune trace de ce mouvement historique. Ceux qui ont échappé aux violentes persécutions se réfugièrent en Suisse et en Allemagne d’où ils seraient retournés en 1689 avec une expédition spectaculaire et courageuse presque légendaire et qui a été baptisée « Glorieuse Rentrée », onze jours de marche sous la direction du pasteur Henri Arnaud. Ce n’est qu’au mois de février 1848, après quelques décennies de recrudescence de l’intolérance par suite de la Restauration, le peuple vaudois obtint du Roi Charles-Albert la reconnaissance des droits civils et la liberté de culte.
Depuis lors, les catholiques et les Vaudois vivent en paix, une paix témoignée par la fête du 17 février : des feux sont allumés dans les vallées pour rappeler les feux allumés la nuit de 1848 pour communiquer aux villages que le décret avait été signé.

L’art sacré

Des siècles de guerres de religion ont effacé, dans les zones les plus touchées, d’importants témoignages d’art religieux. Néanmoins, la profonde religiosité des montagnards a été protégée partout dans l’intimité des familles et elle est visible dans les petits objets et dans les gestes quotidiens qui nous ont été transmis jusqu’à présent. Les objets en bois, des berceaux aux moules pour le pain ou le beurre étaient enrichis de décors sculptés qui attestent un langage symbolique tantôt lié à des cultes païens (la rosace qui symbolise le soleil ou le cœur probablement lié à des anciens rites celtiques…), tantôt lié à de fortes valeurs chrétiennes (la croix, les instruments de la passion, le monogramme de Christ IHS, WM viva Maria…).
Les églises et les chapelles champêtres étaient non seulement des lieux de foi mais aussi des lieux d’agrégation communautaire forte.
Ici les chefs de famille se réunissaient en assemblée pour prendre des décisions importantes telles que la promesse solennelle d’un vœu en période de peste ou des mesures par lesquelles faire face aux calamités naturelles.
Leurs cloches cadençaient non seulement les rythmes des saisons ou des journées, mais annonçaient également des événements heureux ou tristes, les réunions de la communauté ou bien elles battaient le rappel de la population en cas de danger.
Les fêtes et les travaux agricoles étaient rythmés par les jours de l’an consacrés à la commémoration des Saints : le jour de Saint Jean (24 juin) les troupeaux montaient vers les alpages, le jour de Saint Michel (29 Septembre) elles retournaient vers le fond de vallée. L’un des nombreux dictons populaires liés aux rythmes de la nature et de l’agriculture récitait comme suit : 
Peur San Jorgë seumènë toun jorgë, peurSan Mar l i tro tar (semez votre orge avant Saint Georges car le jour de Saint Marc il est déjà trop tard).
Il s’agit de rites simples à ne pas oublier et à mettre en valeur car ils témoignent de la dévotion profonde de petites communautés alpines qui ont subi plusieurs privations sans jamais perdre leur foi.

Source : http://www.escartons.eu/ (Escartons Hommes Libres)

fleche-haut montagne dans Autrefois


Archive pour 28 avril, 2013

Le Queyras dans La République des Escartons

Le Queyras dans La République des Escartons dans Autrefois carte-escartonLes Escartons du Queyras

I. Histoire  

Des origines à la période romaine

La région alpine transfrontalière des Escartons comprend les territoires de Briançon, du Queyras, les hautes vallées du Chisone et de Susa, Casteldelfino.

Bien que possédant plusieurs sommets dépassant 3000 mètres et caractérisée par des conditions de vie que l’altitude et la durée de l’hiver ont rendu plus difficiles, cette région a connu, dès la période préromaine, des établissements importants de populations de souche celto-ligurienne. La présence de ces villages stables, en même temps que la disponibilité de cols accessibles (notamment Mont Cenis et Montgenèvre) a permis des contacts fréquents entre les populations locales et le reste de l’Europe. Grâce à ces particularités, cette région n’est concernée, pour la première fois, par la « grande » histoire qu’en 218 av. J.-C., lorsque Hannibal franchit les Alpes avec ses troupes, puis lorsque les habitants de ces vallées assistèrent au passage des légions romaines commandées par Jules César en 61 et en 58 av. J.-C. Grâce à l’extension du contrôle des Romains sur les Alpes, le Roi Cottius qui gouvernait ces montagnes fut nommé préfet.

Le Haut Moyen Age

A la chute de l’empire romain d’occident, entraînant la désagrégation des structures administratives, le territoire fut gouverné par plusieurs seigneurs locaux, et marqué par la diffusion du catholicisme qui était menacé par des incursions temporaires des Sarrasins. C’est dans ce contexte difficile que se situe la naissance, dans la Vallée de Susa, de l’Abbaye de la Novalesa, une structure qui, en plusieurs siècles, saura conquérir un rôle de premier plan dans le pouvoir temporel et religieux. Un certain nombre de familles nobles s’affirmèrent au fil des années dans ces vallées : les Comtes d’Albon, les princes du Dauphiné, les dauphins de Vienne et les Comtes de Savoie. A côté de ces dynasties importantes qui surent s’imposer, apparurent les « Escartons ».
Etymologiquement le terme indiquait la répartition en parties égales des taxes dues aux Dauphins ainsi que de toutes les charges et des bénéfices liés à la gestion du territoire.

La « démocratie » des Alpes

Dans le XIVème siècl,e dans les territoires de Briançon, du Queyras, d’Oulx, Pragelato et Casteldelfino, mûrit une nouvelle expérience politique et administrative. Ces nouvelles expériences naissaient de l’exigence manifestée par la population de sauvegarder les intérêts et la sécurité des communautés locales. Leur reconnaissance officielle fut établie le 29 mai 1343 par la signature de la « Grande Charte » entre le Dauphin Umberto II et les représentants des Communautés.
Les transactions passées reconnaissaient, en anticipant de plusieurs siècles les principales lois constitutionnelles du monde moderne, aux habitants des
cinq Escartons, des libertés fondamentales telles que la liberté de circulation dans le territoire, le droit à la propriété privée (y compris pour les femmes), une participation populaire pour l’élection des représentants, la rédaction et l’application de nouvelles lois civiles et pénales, une gestion ciblée du territoire (utilisation des eaux et des forêts), la répartition des impôts. En contrepartie, les communautés locales payaient dans l’ensemble au Dauphin 12.000 florins d’or, en plus d’une rente annuelle de 4000 ducats à verser chaque année le 2 février, jour de la purification de la Vierge.
Chaque année les chefs de famille des différents villages se réunissaient démocratiquement dans un conseil pour choisir et élire leur représentant, le consul, qui dirigeait la communauté en accomplissant les différentes tâches administratives.
Le 31 mars 
1349le Dauphin Umberto II, resté sans héritiers, entrepris la vie monastique et vendit ses propriétés au roi de France Philippe VI de Valois. Depuis lors, le blason du dauphin fut associé au lys de France.

La fin politique des Escartons

La vie désormais séculaire des Escartons fut mise en discussion par la guerre de succession espagnole. En effet, le Duc Vittorio Amedeo II de Savoiesuivit une politique différente et ses troupes s’affrontèrent à celles de Louis XIV. La guerre impliqua le territoire tout entier jusqu’à Turin qui, assiégé par les Français, fut secouru par le Prince Eugenio de Savoie qui commandait les troupes autrichiennes. La guerre réapparut dans les montagnes au mois d’août 1708 lorsque la forteresse française du Mutin de Fenestrelle se rendit en ouvrant la porte à l’invasion de l’armée autrichienne-savoyarde.
En 
1713, grâce au Traité de paix signé à Utrecht, l’unité, l’homogénéité et la coopération séculaire des Escartons furent brisées car Oulx, Pragelato et Casteldelfino furent cédés à Vittorio Amedeo II qui se décora du titre de Roi (de Sicile, transformé dans celui de Roi de Sardaigne en 1720). En fait, suivant le principe de faire coïncider la frontière avec les Alpes et d’éviter ainsi des têtes de pont dangereuses vers la France ou vers la plaine du Po, 32 communautés sur 51 furent assujetties au royaume de la famille de Savoie.
Dans le territoire français les transactions furent régulièrement confirmées par tous les monarques qui se succédèrent sur le trône de France jusqu’à Louis XVI, tandis que sur le versant piémontais.

Les anciens privilèges ne furent confirmés qu’en 1737 par Carlo Emanuele II.
De nouvelles atteintes à l’identité des Escartons furent apportées par 
la Révolution Française qui abolit les anciennes prérogatives (au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité) et ensuite par la Restauration qui confirma la division territorialeL’appartenance à deux Etats différents entraîna, comme conséquence directe, le lent abandon des pratiques utilisées de manière unitaire au cours des siècles précédents, ainsi qu’une lente adaptation aux lois, à la langue et aux usages de l’Etat d’appartenance.
Cette tendance devint inexorable au XXème siècle surtout dans la période d’entre deux guerres, malgré un grand nombre d’échanges dus aux flux de l’émigration saisonnière vers la
France. En particulier, la 
seconde guerre mondiale fut vécue d’une manière dramatique car deux communautés qui se considéraient comme les « sœurs » et les filles d’une seule culture se trouvèrent soudain opposées l’une à l’autre.

Une fenêtre sur l’Europe

La formation de l’Europe unie et l’attention de plus en plus forte aux minorités et aux cultures locales marque l’ouverture d’une nouvelle page de l’histoire des Escartons. Sur la vague de la tendance à réévaluer les us et les traditions fortement enracinées dans le territoire, grâce aux fonds européens prévus à cet effet, plusieurs organismes italiens et français ainsi que plusieurs associations sont en train de travailler ensemble, comme autrefois, pour reconstruire et répandre le patrimoine culturel commun de l’expérience des Escartons.

II. Religion

La dimension culturelle

La Religion et la Société sont deux aspects parallèles et, sous plusieurs aspects, indissociables : il est donc difficile de comprendre l’un sans connaître l’autre. Dans le secteur des Alpes occidentales concerné par la Confédération des Escartons, les multiples événements qui ont eu lieu au fil des siècles, les passages de peuples, les échanges de traditions et de connaissances ont permis la naissance d’une organisation communautaire et de culture matérielle et religieuse particulières et structurées, uniques en deçà et au-delà des Alpes.
Dans le passé, 
les montagnes qui marquent aujourd’hui la frontière entre les Etats ont été non pas des barrières, mais des points de repère et des voies de communication entre les vallées, une charnière qui a permis la rencontre et la liaison entre des gens, des lieux et des parcours culturels et existentiels lointains et différents entre eux. Des architectes, des peintres itinérants, des artisans, des voyageurs, des prédicateurs et des pèlerins ont traversé les Alpes, du Queyras à la Vallée Varaita, du Briançonnais aux Vallées d’Oulx et de Pragelato avec leur bagage de connaissances, en devenant ainsi les témoins et les moyens d’une union entre les peuples et les cultures. Des châteaux, des fortifications, des églises, des abbayes et des chapelles votives parsemées dans les vallées sont des signes importants d’événements significatifs qui ont marqué l’histoire commune, même religieuse, des deux versants des Alpes.

La christianisation

Les origines du Christianisme dans les vallées du Queyras remontent probablement au passage des troupes romaines à la conquête des Gaules tandis qu’aux siècles suivants les marchands et les voyageurs jouèrent le rôle de messagers habiles. Des chrétiens figuraient aussi parmi certains soldats romains. Une grande dévotion est encore réservée aux soldats de la légion Thébaine (Saint Laurent, San Chiaffreddo, S. Magno, Saint Hyppolite…) auxquels sont dédiées des églises, des chapelles et des fresques réalisées sur des piliers votifs.

Selon la tradition la plus répandue, en 286 un contingent de légionnaires provenant de la Thébaïde, en Egypte, fut envoyé dans les vallées alpines pour persécuter les disciples du Christ. Lorsqu’ils connurent le but de leur mission, ces soldats refusèrent d’aller massacrer d’autres hommes et face à leur rébellion l’Empereur Massimiano ordonna leur mise à mort. La foi chrétienne eut quelques difficultés à s’imposer, mais elle n’accomplit jamais l’erreur d’annuler complètement les cultes précédents. Elle remplaça les fêtes sacrées et les dévotions précédentes par des significations innées dans sa culture et créa les conditions permettant d’interpréter graduellement un ancien culte par la morale et les caractères de la nouvelle religion désormais prédominante. Grâce à cela les sociétés pastorales ont pu garder des traditions qui sont inchangées depuis des siècles et ont été transmises jusqu’à nos jours. Les feux de la Saint Jean en sont un exemple : avant de monter vers les pâturages, on fait passer les animaux à travers les cendres des feux allumés la nuit du 24 juin afin de les protéger contre les maladies. La véritable signification de ce rituel est liée au culte pré-chrétien du soleil : l’allumage des feux visait à prolonger la durée du jour même lorsque les journées commençaient à s’abréger après le solstice d’été.
La première date certaine de l’avènement du christianisme dans ces montagnes est le 30 janvier 726 lorsque Abbone, Gouverneur de Susa et de Maurienne, fonda l’Abbaye des Saints Apôtres Pierre et André à Novalesa. De nombreuses donations destinées aux moines et aux pauvres qu’elle aurait assisté parvinrent à la nouvelle abbaye : de la Vallée de Susa au Val Cenischia, du Mont Cenis à la campagne de Grenoble, de Vienne à Lyon, de Briançon à Embrun, de Gap à Sisteron, de Marseille à Toulon. A l’invasion des Sarrasins en 906 correspond le déclin de l’Abbaye de la Novalesa. L’Abbaye fut pillée et détruite et même si elle refleurit ensuite, elle ne retrouva plus son ancienne splendeur.

La prévôture d’Oulx

Après l’expulsion des Sarrasins en l’an 1000 grâce à Arduino il Glabro, la fondation de l’Evêché d’Oulx marqua l’histoire religieuse des Escartons d’Oulx, Pragelato et Briançon pendant plus de sept siècles, jusqu’à la création du Diocèse de Pinerolo (1748), après le traité d’Utrecht (1713) dans l’intention d’éliminer une institution trop liée à la France.
La caractéristique principale de l’évêché d’Oulx est qu’elle ne fut pas fondée pour répondre au vouloir de Seigneurs riches et puissants (comme dans le cas de la Novalesa ou de la Sacra di San Michele) qui conférèrent ensuite des reconnaissances et des donations, mais à partir d’un groupe de prêtres qui s’unirent pour vivre en commun. Ces derniers appartenaient à l’ordre des Chanoines Réguliers du Latran et suivaient la règle de Saint Augustin. Pour cette raison, on choisit le nom de « 
Prevostura » et non pas celui d’Abbaye.
En 1098, Guiberto I évêque de Turin, assujettit à la Prevostura d’Oulx les églises de «Pratogelato… de Uxellis, de Fenestrellis, de Mentullis» qui évidemment existaient déjà.

Les Vaudois

Le XIIème et le XIIIème furent des siècles terribles pour l’Eglise.
Dans un climat d’anticatholicisme fort, on assista, en tant que réaction au luxe et à la corruption du clergé, à la naissance de nombreux mouvements religieux : 
les Albigeois, les Cathares et les Vaudois en France. Le mouvement des « pauvres d’esprit » naquit à Lyon suite à la prédication de Valdo, un riche marchand qui quarante ans avant Saint François redécouvrit l’expérience évangélique de la pauvreté et de la prédication apostolique. Les critiques adressées à l’Eglise institutionnelle par les Vaudois étaient beaucoup plus que des réserves morales, elles contestaient non seulement les richesses du clergé, les compromis avec le pouvoir politique, mais elles niaient le culte et l’intercession des Saints et de Marie, niaient le purgatoire en refusant la gestion de la « grâce » de la part de l’Eglise.

Ce mouvement religieux, répandu dans toutes les régions de l’Europe continentale, fut actif pendant tout le Moyen Age, mais les Alpes frontalières (tant sur le versant français que sur le versant piémontais) constituèrent un territoire particulièrement intéressant parce qu’ici sa présence fut constante du début du XIIIème siècle au XVIème siècle.

La diffusion rapide du mouvement fut probablement liée à l’isolement et à la distance de ces vallées des centres épiscopaux de Turin et Embrun.

Au début, le mouvement vaudois ne fut pas un schisme et vécut en marge de l’Eglise catholique. Il fut considéré comme une hérésie lorsqu’il devint un mouvement de masse.
Les répressions, les procès, les condamnations à partir du XIIème siècle ne réussirent pas à effacer le valdisme de nos vallées : sa force reposait sur son enracinement familial fort et sur sa forte conscience d’identité toujours vivante grâce au travail constant des 
«barba», les prédicateurs.

Le XVIème siècle fut caractérisé par un nouveau mouvement religieux qui eut des conséquences politiques révolutionnaires et qui prit le nom deRéforme protestante, née en Allemagne grâce à Martin Luther, un moine augustinien.
Grâce notamment à 
Calvin les nouvelles idées pénétrèrent en France également où les protestants furent appelés Huguenots et envahirent, sous le règne d’Henri III, le Queyras.

En 1532, par le synode de Chanforan, les Vaudois adhérèrent au Protestantisme et, s’inspirant de l’église calviniste genevoise, s’équipèrent d’une structure organisationnelle appropriée, tout en gardant leur autonomie, et se séparèrent totalement et définitivement de l’Eglise catholique. En 1578 ces calvinistes, dont la présence dans le Queyras était déjà solide, descendirent vers le haut Val Varaita en poussant la population locale à se convertir à la nouvelle foi ou bien à quitter la région de laquelle les curés eux aussi avaient été expulsés.

La Réforme entraîna dans ces vallées les prémices de véritables guerres de religion (conditionnées par les vicissitudes politiques entre la France et les Ducs de la Maison des Savoie) dont les séquelles se répercutèrent non seulement sur la vie religieuse mais aussi sur la vie civile, d’abord par l’Edit de Nantes qui accordait la liberté de culte aux Protestants et ensuite par la révocation de cet Edit (1598- 18 octobre 1685).

Après la révocation de l’édit de Nantes, les protestants des vallées furent obligés de s’enfuir vers l’Europe du Nord ou furent emprisonnés. Hormis lesvallées vaudoises, l’Italie actuelle ne conserve aucune trace de ce mouvement historique. Ceux qui ont échappé aux violentes persécutions se réfugièrent en Suisse et en Allemagne d’où ils seraient retournés en 1689 avec une expédition spectaculaire et courageuse presque légendaire et qui a été baptisée « Glorieuse Rentrée », onze jours de marche sous la direction du pasteur Henri Arnaud. Ce n’est qu’au mois de février 1848, après quelques décennies de recrudescence de l’intolérance par suite de la Restauration, le peuple vaudois obtint du Roi Charles-Albert la reconnaissance des droits civils et la liberté de culte.
Depuis lors, les catholiques et les Vaudois vivent en paix, une paix témoignée par la fête du 17 février : des feux sont allumés dans les vallées pour rappeler les feux allumés la nuit de 1848 pour communiquer aux villages que le décret avait été signé.

L’art sacré

Des siècles de guerres de religion ont effacé, dans les zones les plus touchées, d’importants témoignages d’art religieux. Néanmoins, la profonde religiosité des montagnards a été protégée partout dans l’intimité des familles et elle est visible dans les petits objets et dans les gestes quotidiens qui nous ont été transmis jusqu’à présent. Les objets en bois, des berceaux aux moules pour le pain ou le beurre étaient enrichis de décors sculptés qui attestent un langage symbolique tantôt lié à des cultes païens (la rosace qui symbolise le soleil ou le cœur probablement lié à des anciens rites celtiques…), tantôt lié à de fortes valeurs chrétiennes (la croix, les instruments de la passion, le monogramme de Christ IHS, WM viva Maria…).
Les églises et les chapelles champêtres étaient non seulement des lieux de foi mais aussi des lieux d’agrégation communautaire forte.
Ici les chefs de famille se réunissaient en assemblée pour prendre des décisions importantes telles que la promesse solennelle d’un vœu en période de peste ou des mesures par lesquelles faire face aux calamités naturelles.
Leurs cloches cadençaient non seulement les rythmes des saisons ou des journées, mais annonçaient également des événements heureux ou tristes, les réunions de la communauté ou bien elles battaient le rappel de la population en cas de danger.
Les fêtes et les travaux agricoles étaient rythmés par les jours de l’an consacrés à la commémoration des Saints : le jour de Saint Jean (24 juin) les troupeaux montaient vers les alpages, le jour de Saint Michel (29 Septembre) elles retournaient vers le fond de vallée. L’un des nombreux dictons populaires liés aux rythmes de la nature et de l’agriculture récitait comme suit : 
Peur San Jorgë seumènë toun jorgë, peurSan Mar l i tro tar (semez votre orge avant Saint Georges car le jour de Saint Marc il est déjà trop tard).
Il s’agit de rites simples à ne pas oublier et à mettre en valeur car ils témoignent de la dévotion profonde de petites communautés alpines qui ont subi plusieurs privations sans jamais perdre leur foi.

Source : http://www.escartons.eu/ (Escartons Hommes Libres)

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