Le passé répond de l’avenir, oui mais dans le Queyras ?

Etude. Queyras : les derniers des paysans ?

Source: Localtis Info / Michel Tendil    17 mai 2010

http://www.localtis.info/

Il y a soixante ans, le Queyras était choisi pour être une « zone témoin » agricole. Depuis, le nombre d’exploitations n’a cessé de diminuer. Pourtant, le parc naturel régional et quelques élus veulent encore y croire. A la veille de l’examen de la loi de modernisation agricole au Sénat, retour sur ce territoire des Hautes-Alpes pour cerner les enjeux qui se posent à l’agriculture de montagne.

L’hiver s’étire à Saint-Véran (Hautes-Alpes). A l’approche de la ferme Imbert, tout au bout du village, trois chiens se bousculent sur la neige en aboyant. A quelques pas, on entend ruer dans l’étable. Il est 19 heures, l’heure pour Jean-Pierre Imbert de nourrir ses bêtes, comme le faisaient ses aïeux et des générations de Queyrassins avant lui.

Passé l’embrasure, des vapeurs chaudes vous enveloppent. Le meuglement et les coups de cornes sur la barrière métallique obligent à tendre l’oreille. « Fin juin, les vaches monteront dans les alpages jusqu’à septembre. Tenez, celle-ci commence déjà à perdre ses poils », remarque Jean-Pierre Imbert. Sous les poutres de l’étable, des clarines de toutes tailles parfaitement alignées.

Jean-Pierre Imbert a une vingtaine de vaches, surtout des nourrices. Des races rustiques, assez sveltes pour pouvoir arpenter les versants raides de la montagne : des Salers aux cornes immenses, des Aubrac et des Tarine. En 2009, il s’est regroupé avec d’autres éleveurs pour commercialiser sa viande, exclusivement de la vente directe, aux habitants de la vallée mais pas seulement, on lui passe commande jusqu’à Marseille ! Dans la pièce d’à côté, ce sont les brebis, beaucoup plus nombreuses. S’occuper de toutes ces bêtes est une charge énorme, pourtant Jean-Pierre Imbert, comme tous les paysans de la vallée, a un autre métier : pendant les vacances d’hiver, il est moniteur de ski. « La pluriactivité a sauvé l’agriculture de montagne, certains ont un gîte, d’autres sont moniteurs. » Il fait également visiter sa ferme aux touristes de passage, aux écoles. « C’est très important de maintenir ce lien, les gens de la ville ne savent plus comment on vit, l’autre jour un enfant m’a répondu que le petit de la brebis était le Breton ! », s’amuse-t-il derrière ses épaisses bacchantes grises.

Sous ses allures prospères, la ferme Imbert cache les difficultés de toutes les exploitations de montagne. Et avec son air bravache, l’exploitant a tôt fait de pester contre la bureaucratie, les normes européennes qui imposent deux mètres carrés par brebis… « Ce bâtiment m’a coûté 100.000 euros de mise aux normes », se lamente-t-il. Heureusement, il y a les aides européennes qui représentent 50% de son chiffre d’affaires. « Dans tous les boulots il y a des difficultés, mais le plus dur est de ne pas vivre de notre production et d’être tributaire de gens qui décident pour nous. »

Ils ne sont plus qu’une poignée à Saint-Véran, « la plus haute montagne où il se mange du pain », comme disaient les anciens. Les exploitations disparaissent les unes après les autres. On en compte plus que 3 ici et 49 sur l’ensemble du Queyras, pour 69 exploitants, soit 3% de la population active de ce petit territoire des Hautes-Alpes qui, jusqu’à l’après-guerre, vivait presque exclusivement de sa terre et de l’élevage. Nombreux sont ceux qui ont préféré faire les valises, laissant leurs fermes vides, leurs champs abandonnés. La déprise : c’est le terme que les services du ministère de l’Agriculture utilisent pour parler du recul des terres agricoles. Tous les dix ans, l’équivalent d’un département français disparaît.

Plan Marshall

L’exode ne date pas d’hier. Il a véritablement commencé au siècle dernier. Sur le canton d’Aiguilles, 1.062 exploitations étaient recensées en 1873. Il s’agissait alors d’une agriculture de subsistance. On produisait pour soi. Les seuls achats, c’était pour le café, le sucre… Mais cette vie dure, ponctuée de drames (avalanches, crues…) a conduit de nombreux habitants à quitter la vallée pour chercher des conditions de vie meilleures à l’heure de l’essor industriel. Puis s’est développé un type d’agriculture intermédiaire, laissant un peu de place pour le commerce. Le lait était transformé dans des fruitières à Briançon, Gap, Montdauphin. Les produits pouvaient alors être revendus dans les foires et les marchés du Sud-Est. La taille des exploitations cependant n’avait pas beaucoup changé. Chaque famille disposait de quelques vaches et brebis, d’un peu de terre où faire pousser seigle, pommes de terre, chou, lentilles.

Cette agriculture modeste aura bien du mal à se faire une place dans la logique de l’après-guerre. La campagne française est alors à bout de souffle, le cheptel a été décimé. En 1947, le plan Marshall marque un tournant. Des milliers de tracteurs déferlent d’Amérique par cargos entiers. Fini les années de pénuries, de privations, les paysans doivent nourrir le pays et contribuer ainsi à l’effort de reconstruction. Les paysans se modernisent, ils deviennent « agriculteurs ».

En 1950, le Queyras est choisi pour être une « zone témoin ». L’enjeu : montrer que l’agriculture de haute montagne aussi a un avenir. Le Queyras compte encore 450 exploitations. Avec 1.300 actifs, elle emploie ainsi les trois quarts de la population active. Cette période est marquée par un événement : l’arrivée de la motofaucheuse qui fauchait 7 à 8 fois plus vite que l’homme. En 1955, 200 motofaucheuses sillonnent les champs queyrassins. La réussite semble à portée de main. Mais, coup du sort, en juin 1957, de terribles inondations frappent la vallée, la route du Guil est détruite, toutes les liaisons intérieures sont saccagées. L’agriculture ne se relèvera pas. Dans les années qui suivent, le Queyras perd 20% de ses exploitations et de sa population.

Politique agricole commune

Dans la foulée de cet élan de modernisation est née la politique agricole commune (PAC), en 1962. L’Europe promet le maintien des revenus des agriculteurs et l’autosuffisance grâce à une agriculture productiviste. Cette politique volontariste tend vers l’accroissement des surfaces et des rendements. Elle s’accompagne de nouveaux instruments comme l’aide au départ des paysans les plus âgés. Mais une réforme a beaucoup de mal à passer : le remembrement. Il faut, pense-t-on, en finir avec le morcellement séculaire du pays. Les machines doivent passer coûte que coûte et ont besoin de surfaces plus grandes.

Trop de parcelles, trop de paysans : les petites fermes devront être sacrifiées sur l’autel de la rentabilité. L’attrait des villes accélère l’exode. Dans le Queyras comme ailleurs, les paysans font de la résistance. « Le remembrement, on nous l’a proposé trois fois, il a toujours été refusé par la population », se souvient Pierre Roux, un agriculteur de Fontgillarde, aujourd’hui à la retraite. « Il y a peut-être un attachement excessif des paysans de montagne pour les petites parcelles, il faut reconnaître qu’on n’a pas un esprit toujours très ouvert. Regardez, Arvieux a été remembré, tout le monde y a trouvé son compte. »

Pour s’assurer des parts de marché, la PAC soutient les prix artificiellement. Dans les années 1980, l’Europe ne sait plus quoi faire de ses excédents, elle demande de moins produire ; certaines terres seront mises en jachère. On impose des quotas. Au fil des ans, les prix garantis se sont transformés en aides directes puis en « droits à paiement unique », lors de la dernière réforme de 2006. Dans le même temps, les règles du jeu ont changé, le marché est devenu mondial car il faut « faire jouer les avantages comparatifs », ouvrir les frontières aux importations extérieures.

Un bras de fer se joue d’abord au Gatt, avec l’Uruguay Round, puis à l’OMC entre les pays producteurs très concurrentiels (Amérique du Nord, Australie, Nouvelle-Zélande, Argentine, Brésil…) et l’Europe. Une lutte inégale pour les petits producteurs de montagne qui font face à des handicaps naturels. Dire que l’agriculture de montagne, et celle du Queyras, est à un tournant n’est pas une vue de l’esprit : actuellement, le directeur général de l’OMC, le Français Pascal Lamy, espère boucler le cycle de Doha. A la demande de l’Amérique du Sud (Brésil et Argentine en tête), les droits de douane pourraient être supprimés, ce qui ouvrirait la porte à des importations massives de viande de bœuf. Malgré les coûts de transport, ces productions vendues à un euro le kilo (bien en-dessous de la moyenne européenne de trois euros) sonneraient le glas des éleveurs queyrassins. A moins que les aides soient maintenues au profit d’une agriculture « durable ». Le bilan de santé de la PAC a permis un recadrage. Mais là encore, rien n’est acquis et les discussions sur la réforme de la PAC après 2013, qui ne font que commencer, s’annoncent âpres.

Nombreux départs en retraite

Le Queyras a été frappé de plein fouet par ces bouleversements. Le nombre d’exploitations a diminué d’un tiers entre 1979 et 1990, le cheptel de 8% et les surfaces exploitées ont régressé de 20%. Commence alors une autre histoire, celle du tourisme qui connaît un vif essor sous l’impulsion de Philippe Lamour, l’un des pères de l’aménagement du territoire. Maire de Ceillac, haut responsable de la Datar, il est aussi l’initiateur du parc naturel régional du Queyras qui verra le jour en 1977. Ce tourisme de « stations villages », la naissance du parc soucieux « d’associer l’indispensable rénovation économique et sociale de la région avec la sauvegarde et la mise en valeur du milieu naturel et humain », permettront le repeuplement rapide du Queyras autour des bourgs… Entre 1968 et 2007, la population passera de 1.882 à 2.546 habitants, seuil autour duquel elle semble s’être stabilisée.

Quelle est la situation aujourd’hui ? Les fermes les plus petites ont disparu, absorbées par d’autres exploitations plus rentables : la surface agricole moyenne a ainsi évolué de 19 ha à 26 ha. Pour le ministère de l’Agriculture, ces exploitations ont atteint une taille professionnelle : 12 vaches laitières ou 22 vaches allaitantes ou 150 brebis. Désormais, les agriculteurs se concentrent sur quelques communes dynamiques : Molines qui regroupe plus de 20% d’entre eux, Château-Ville-Vieille ou Abriès. En revanche, la situation est préoccupante à Ceillac et Arvieux qui connaissent de nombreux départs en retraite sans aucune reprise.

Les trois quarts des fermes restent orientées vers l’élevage (ovins ou bovins). Prés de fauches, alpages : les surfaces exploitées assurent une bonne part de l’alimentation du cheptel. La vallée compte également un abattoir à Guillestre et un atelier de découpe à Meyriès, au-dessus de Ville-Vieille. En revanche, en altitude, les céréales ont quasiment disparu. L’inventaire serait incomplet si l’on omettait de parler des apiculteurs qui, avec plus de 2.000 ruches, et un musée de l’abeille situé à Molines, constituent une particularité du Queyras. Conséquence de la PAC et de la prime aux vaches allaitantes, les vaches laitières ont peu à peu été remplacées par les vaches nourricières. Le lait, fondement de l’agriculture agro-pastorale, a été supplanté par la viande. « Contrairement à la Savoie qui a su très bien communiquer sur son image avec ses vaches et ses fromages, nous, on a fait n’importe quoi, on fait de la tomme, de la raclette, mais il n’existe pas d’identité queyrassine », constate, amer, Jean-Pierre Imbert. Paradoxe : il existe bien trois fromageries artisanales à Arvieux, Montbardon et Château-Ville-Vieille, qui produisent un Bleu du Queyras, de la tomme et du gruyère, mais faute de quantité de lait suffisante (lait de chèvre et de brebis), elles sont obligées de s’approvisionner ailleurs !

Chaque été, les alpages du Queyras, accueillent près de 40.000 brebis, un cinquième sont d’ici, les autres viennent des quatre coins de Provence : Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Var, Alpes-de-Haute-Provence, Alpes-Maritimes… Les troupeaux se sont nettement agrandis : ils comptent 1.500 têtes en moyenne. L’arrivée du loup en 1997 a induit des modifications dans les pratiques pastorales : regroupement des animaux en parc la nuit, emploi d’aides-bergers et de chiens patous…

« Tout le monde crevait la dalle »

Pierre Roux est l’un des témoins privilégiés de ces bouleversements. Aujourd’hui retraité, il a vendu sa ferme de Fontgillarde, petit hameau perché à 2.000 d’altitude sur la route du col Agnel, il y a quatre ans. Au coin d’un feu crépitant, il égrène les années passées sur un air nostalgique. « Autrefois, il y avait entre 50 et 60 paysans dans chaque village, on se partageait la montagne, chacun avait un bout de terre, il fallait vivre avec. Mais il ne faut pas croire que c’était mieux : tout le monde crevait la dalle, on avait plein de gamins et il n’y avait pas d’allocations familiales. Je me demande parfois comment on a fait pour ne pas mourir de faim. » Pierre Roux se lève, regarde pas la fenêtre le ciel blafard de l’hiver qui n’en finit pas et se plaint de ne pouvoir sortir, lui qui a passé sa vie au grand air. Il se souvient avoir utilisé l’araire jusque dans les années 1960, avant de connaître l’arrivée de la motofaucheuse puis du tracteur dans les années 1970. Lui aussi a connu la « pluriactivité », mais c’était avant l’essor des sports d’hiver. Il est devenu inséminateur.

Lors qu’il n’était pas dans les champs ou à la ferme, il passait son temps sur les routes. « A la fin des années 1970, on arrivait plus à joindre les deux bouts, poursuit-il. Les années 1980 ont apporté un peu d’argent frais : le prix des céréales a baissé, le prix du lait a augmenté grâce aux fromageries, et puis on avait les aides. » A cette époque, Pierre Roux possédait entre 50 et 60 bêtes dont un tiers de laitières. « Aujourd’hui, nous sommes vingt pendant l’hiver, avant on était 40, 50 dont 10 à 15 producteurs de lait, j’ai été le dernier pendant 4 ans. A partir d’un moment, on ne peut plus fermer, sinon il n’y aura plus personne. » Il s’interrompt, ému : « Tout ça me fout la sinistrose en route. »

Pression foncière

La nuit est tombée, quelques flocons tombent sur la route. En descendant dans la vallée, de temps à autre les phares éclairent des banderoles : « Sans école, pas d’avenir. » Autres témoignages d’une lutte permanente contre des décisions lointaines… Bientôt, les prairies exploseront de mille couleurs : fétuque, avoine dorée, renouée bistorte, centaurée, millepertuis… Mais la déprise fait courir de nombreux risques sur cette richesse. « Nous ne sommes pas dans une forêt primaire, ce que nous voyons, c’est un équilibre entre l’homme et la nature, avec des plantes rares, dont certaines sont endémiques, qui datent de la dernière glaciation. Les alpages, les paysages dégagés sont dus à l’activité agricole, s’ils disparaissent c’est la biodiversité qui risque d’être mise à mal », souligne Yves Goïc, le président du parc. On dit souvent des paysans qu’ils sont les « gardiens du paysage », une réalité trop longtemps ignorée. « Nous n’aurions pas les moyens de payer des jardiniers de la nature pour remplir le rôle des agriculteurs », ajoute Yves Goïc.

« Tout le développement économique a été orienté sur le tourisme, mais s’il n’y a plus d’agriculteur, il n’y aura plus de tourisme, renchérit Julie Carlier, chargée de mission Agriculture au parc. Selon elle, le problème majeur tient au foncier. « Il y a peu de foncier constructible, il y a donc une grosse pression du secteur touristique. Aujourd’hui, l’écart de prix entre foncier agricole et constructible est tel que les agriculteurs et porteurs de projets peinent à trouver des terres. » De leur côté, les agriculteurs rechignent parfois à vendre à un jeune étranger à la vallée. La société d’aménagement foncier (Safer) est là pour préempter les terres et préserver leur usage agricole. Seulement, si aucun repreneur ne se présente, la parcelle peut être rendue constructible par révision du PLU (plan local d’urbanisme). Difficile alors à une commune de faibles ressources de résister aux propositions alléchantes de certains promoteurs. Jusqu’ici, le Queyras a résisté à la pression qui ailleurs a causé tant de dégâts. Pour combien de temps encore ?

Depuis des années, les pouvoirs publics tentent d’enrayer le phénomène de la déprise agricole, sans succès. De nouveaux instruments ont été créés – les ZAP (zones agricoles protégées), en 1999 et les Paen (périmètres de protection et de mise en valeur des espaces agricoles et naturels périurbains) en 2005 – en vain. Ils n’ont quasiment jamais été utilisés. Le Grenelle de l’environnement est un rendez-vous manqué. Il était question de PLU intercommunaux. Finalement, cette disposition n’aura rien d’obligatoire… Dernier texte en date, la loi de modernisation de l’agriculture (LMA), présentée en Conseil des ministres le 14 janvier, apporte elle aussi son lot de solutions.

« Il devient urgent de mettre en oeuvre une véritable politique de préservation du foncier agricole en France, en se fixant comme objectif de réduire de moitié le rythme de consommation des terres agricoles d’ici 2020″, indique l’exposé des motifs du texte. Le projet de loi crée une « commission départementale de la consommation des espaces agricoles » chargée d’émettre un avis sur le changement de destination des terres agricoles). La LMA, qui sera examinée à partir du 18 mai 2010 au Sénat, prévoit enfin un instrument destiné à lutter contre la spéculation : une taxe additionnelle sur les plus-values de cessions de terres agricoles rendues constructibles. Cette taxe ne s’appliquerait que lorsque les plus-values seraient de plus de 10 fois supérieures au prix initial avec un système de taux progressif (5% pour une plus-value de 10 fois à 30 fois le prix initial et 10% au-delà).

Mais ces mesures rendent sceptiques les responsables de la FNSafer (Fédération nationale des Safer) qui tirent le signal d’alarme et n’hésitent plus à parler d’ « hémorragie ». La taxe additionnelle sur les plus-values « ne fera qu’accroître la spéculation puisque les vendeurs l’intégreront dans leur prix de vente », assure même André Barbarioux, le directeur de la FNSafer.

Produire et manger local

La solution apparaît de plus en plus locale. Les crises à répétition de l’agriculture intensive (vache folle, grippe aviaire, fièvre porcine…), l’usage immodéré de pesticides dans la course aux rendements ont alerté les consommateurs sur les dérives du système mondialisé. « Si l’on observe la crise du lait, on se rend compte que ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui sont engagés dans une démarche AOC. C’est la démonstration grandeur nature que l’engagement du producteur dans un processus de qualité, de labellisation, est l’une des garanties les plus efficaces contre les aléas du marché », analyse Hervé Benoît, chargé de mission Agriculture et forêt à l’Association nationale des élus de montagnes (Anem).

La filière bio, qui en est encore à ses balbutiements, est en plein essor. En France, 3.600 agriculteurs se sont « convertis » l’an dernier. Le Grenelle de l’environnement a fixé des objectifs ambitieux : 6% de surface en bio en 2012, 20% en 2020, 20% de repas bio en restauration collective d’Etat en 2012. Des aides sont prévues, les fameuses « MAE–CAB » (mesures agri-environnementales conversion à l’agriculture biologique). Mais l’agriculteur doit respecter un cahier des charges précis avec des contraintes en matière d’alimentation. Dans le Queyras, beaucoup s’y plient bon gré mal gré, estimant que « le bio sert à se justifier quand on a triché avant ».

D’aucuns ne comprennent pas non plus pourquoi ils devraient payer un label pour prouver qu’ils produisent naturellement… De son côté, le PNR du Queyras a créé sa propre marque et entend promouvoir les circuits courts. Seul parc naturel de haute montagne, il a aussi un rôle d’innovation. Depuis 2002, il conduit un programme de diversification de l’agriculture. L’objectif : apporter un complément de revenus aux agriculteurs traditionnels et favoriser l’installation de jeunes actifs sur de nouvelles « niches ». Ainsi, il expérimente des cultures de céréales anciennes (seigle, blé barbu) pour réhabiliter des semences locales, à partir d’échantillons trouvés dans de vieux fenils et d’autres fournis par l’Inra. La production encore modeste permet d’alimenter les boulangers de la vallée en « farine de pays ». De la même manière a été relancée la culture de la pomme de terre et autres plantes aromatiques (génépi, hysope).

Grâce à ces projets, une nouvelle génération d’agriculteurs a pu s’installer. Béatrice Bellon est de ceux-là. Ses aïeux avaient quitté Ristolas à la fin du XIXe siècle pour s’installer à Aubagne. Après avoir été professeur de violon, elle a décidé de revenir à la terre. Un brevet professionnel d’exploitant agricole spécialisation maraîchage en poche, elle franchit le pas au début des années 2000. Aujourd’hui, on la voit écumer les marchés locaux avec ses pommes de terre (Early rouges, Mona Lisa, Binj, Vitesse, Vitelotte…) et fournit la plupart des restaurants, hôtels et gîtes du coin.

Son exemple a fait des émules et aujourd’hui, ils sont une poignée à en faire de même. « Lorsque je me suis installée, la vallée importait 20 tonnes de pommes de terre, c’est ce que l’on arrive à produire localement aujourd’hui », explique fièrement Béatrice Bellon, qui n’a rien perdu de sa créativité de violoniste. « Les habitants se sont laissés endormir par les anciens, il y a plein de choses à faire ici », estime-t-elle, enthousiaste. Il y a trois ans, elle a racheté une vieille serre à Aiguilles pour se lancer dans l’élevage de volailles. Elle cultive aussi des plantes aromatiques comme l’hysope, le génépi et prépare des tisanes. Seul problème : encore et toujours la question du foncier. « Avec le morcellement, je suis obligée de travailler sur trois communes, Aiguilles, Abriès et Ristolas, c’est une perte de temps inimaginable », déplore-t-elle.

Une nouvelle charte

Alors la commune d’Abriès a trouvé une parade : l’association foncière pastorale (AFP). Cette association permet de mettre dans un pot commun toutes les terres : surfaces cultivées et alpages. C’est la seule AFP des Alpes à procéder de la sorte. Elle les gère ensuite pour le compte des propriétaires, répartit les surfaces et signe les baux avec les agriculteurs. « Cela permet de faire un remembrement sans toucher à la propriété », précise Yves Goïc, qui est également adjoint au maire d’Abriès. Le modèle de l’AFP d’Abriès devrait être étendu à toute la vallée. C’est au prix de tous ces efforts que la tendance aura une chance de s’inverser. « En plus de trente ans, le parc n’a pas réussi à enrayer la déprise. Nous ne sommes pas loin de la disparition de l’agriculture si nous ne faisons rien », insiste Yves Goïc, lui-même apiculteur.

La nouvelle charte du parc qui vient d’être adoptée pour douze ans comporte un large volet sur l’agriculture. Elle place le foncier au premier rang de ses priorités : généraliser les AFP mais aussi intégrer dans chaque PLU une carte communale des espaces agricoles à protéger. « La charte fixe les principes : on ne doit pas prendre un mètre carré de terres agricoles. La pression foncière ou immobilière fait qu’il est toujours très difficile à un maire de résister. C’est un travail de persuasion permanent », martèle Yves Goïc.

En partenariat avec la chambre d’agriculture, le parc du Queyras anime un groupe agriculture durable (GAD). L’un des objectifs est de mettre des fermes à disposition de jeunes agriculteurs qui voudraient s’installer, leur évitant ainsi d’être étranglés par les charges d’amortissement d’emprunt. Il peut s’agir de bâtiments communaux mis en location ou de bâtiments en société d’intérêt collectif. Le parc entend aussi agir sur les revenus des producteurs en favorisant au maximum les circuits courts dans le marché local : habitants, vacanciers, restaurants… « Je pense que nos efforts porteront leurs fruits d’ici deux ou trois ans », estime Yves Goïc, qui entend opérer un virage à 180° avec la politique menée jusqu’ici. « Il faut tout faire pour éviter la spéculation immobilière. Il y a un message très fort à faire passer. Il ne faut plus que les bâtiments puissent être convertis en gîte d’étape. Je suis en rupture avec la conception de Philippe Lamour. Son idée était une erreur fondamentale même s’il a fait de grandes choses par ailleurs. Les fermes ne sont pas seulement là pour faire beau dans le paysage, si on abandonne les bâtiments, il n’y aura plus d’agriculteurs. »

Un peu partout, les remontées mécaniques sont en déficit structurel. A Aiguilles et Ristolas, elles ont carrément été enlevées. Arvieux et Ceillac désinstallent des téléskis pour les remplacer par des télésièges et limiter ainsi l’impact sur le paysage. La tentative de passer par l’opérateur privé Transmontagne a été un échec. « On ne peut pas tout miser sur le ski alpin et le bétonnage. La logique d’extension du ski alpin n’est plus à l’ordre du jour, poursuit Yves Goïc. Même si on a moins de chiffre d’affaires sur le court terme, cela enrichira la vallée plus tard. » Trois ans, c’est le temps que s’est donné Yves Goïc pour inverser la courbe du déclin.


Archive pour 18 avril, 2013

Le passé répond de l’avenir, oui mais dans le Queyras ?

Etude. Queyras : les derniers des paysans ?

Source: Localtis Info / Michel Tendil    17 mai 2010

http://www.localtis.info/

Il y a soixante ans, le Queyras était choisi pour être une « zone témoin » agricole. Depuis, le nombre d’exploitations n’a cessé de diminuer. Pourtant, le parc naturel régional et quelques élus veulent encore y croire. A la veille de l’examen de la loi de modernisation agricole au Sénat, retour sur ce territoire des Hautes-Alpes pour cerner les enjeux qui se posent à l’agriculture de montagne.

L’hiver s’étire à Saint-Véran (Hautes-Alpes). A l’approche de la ferme Imbert, tout au bout du village, trois chiens se bousculent sur la neige en aboyant. A quelques pas, on entend ruer dans l’étable. Il est 19 heures, l’heure pour Jean-Pierre Imbert de nourrir ses bêtes, comme le faisaient ses aïeux et des générations de Queyrassins avant lui.

Passé l’embrasure, des vapeurs chaudes vous enveloppent. Le meuglement et les coups de cornes sur la barrière métallique obligent à tendre l’oreille. « Fin juin, les vaches monteront dans les alpages jusqu’à septembre. Tenez, celle-ci commence déjà à perdre ses poils », remarque Jean-Pierre Imbert. Sous les poutres de l’étable, des clarines de toutes tailles parfaitement alignées.

Jean-Pierre Imbert a une vingtaine de vaches, surtout des nourrices. Des races rustiques, assez sveltes pour pouvoir arpenter les versants raides de la montagne : des Salers aux cornes immenses, des Aubrac et des Tarine. En 2009, il s’est regroupé avec d’autres éleveurs pour commercialiser sa viande, exclusivement de la vente directe, aux habitants de la vallée mais pas seulement, on lui passe commande jusqu’à Marseille ! Dans la pièce d’à côté, ce sont les brebis, beaucoup plus nombreuses. S’occuper de toutes ces bêtes est une charge énorme, pourtant Jean-Pierre Imbert, comme tous les paysans de la vallée, a un autre métier : pendant les vacances d’hiver, il est moniteur de ski. « La pluriactivité a sauvé l’agriculture de montagne, certains ont un gîte, d’autres sont moniteurs. » Il fait également visiter sa ferme aux touristes de passage, aux écoles. « C’est très important de maintenir ce lien, les gens de la ville ne savent plus comment on vit, l’autre jour un enfant m’a répondu que le petit de la brebis était le Breton ! », s’amuse-t-il derrière ses épaisses bacchantes grises.

Sous ses allures prospères, la ferme Imbert cache les difficultés de toutes les exploitations de montagne. Et avec son air bravache, l’exploitant a tôt fait de pester contre la bureaucratie, les normes européennes qui imposent deux mètres carrés par brebis… « Ce bâtiment m’a coûté 100.000 euros de mise aux normes », se lamente-t-il. Heureusement, il y a les aides européennes qui représentent 50% de son chiffre d’affaires. « Dans tous les boulots il y a des difficultés, mais le plus dur est de ne pas vivre de notre production et d’être tributaire de gens qui décident pour nous. »

Ils ne sont plus qu’une poignée à Saint-Véran, « la plus haute montagne où il se mange du pain », comme disaient les anciens. Les exploitations disparaissent les unes après les autres. On en compte plus que 3 ici et 49 sur l’ensemble du Queyras, pour 69 exploitants, soit 3% de la population active de ce petit territoire des Hautes-Alpes qui, jusqu’à l’après-guerre, vivait presque exclusivement de sa terre et de l’élevage. Nombreux sont ceux qui ont préféré faire les valises, laissant leurs fermes vides, leurs champs abandonnés. La déprise : c’est le terme que les services du ministère de l’Agriculture utilisent pour parler du recul des terres agricoles. Tous les dix ans, l’équivalent d’un département français disparaît.

Plan Marshall

L’exode ne date pas d’hier. Il a véritablement commencé au siècle dernier. Sur le canton d’Aiguilles, 1.062 exploitations étaient recensées en 1873. Il s’agissait alors d’une agriculture de subsistance. On produisait pour soi. Les seuls achats, c’était pour le café, le sucre… Mais cette vie dure, ponctuée de drames (avalanches, crues…) a conduit de nombreux habitants à quitter la vallée pour chercher des conditions de vie meilleures à l’heure de l’essor industriel. Puis s’est développé un type d’agriculture intermédiaire, laissant un peu de place pour le commerce. Le lait était transformé dans des fruitières à Briançon, Gap, Montdauphin. Les produits pouvaient alors être revendus dans les foires et les marchés du Sud-Est. La taille des exploitations cependant n’avait pas beaucoup changé. Chaque famille disposait de quelques vaches et brebis, d’un peu de terre où faire pousser seigle, pommes de terre, chou, lentilles.

Cette agriculture modeste aura bien du mal à se faire une place dans la logique de l’après-guerre. La campagne française est alors à bout de souffle, le cheptel a été décimé. En 1947, le plan Marshall marque un tournant. Des milliers de tracteurs déferlent d’Amérique par cargos entiers. Fini les années de pénuries, de privations, les paysans doivent nourrir le pays et contribuer ainsi à l’effort de reconstruction. Les paysans se modernisent, ils deviennent « agriculteurs ».

En 1950, le Queyras est choisi pour être une « zone témoin ». L’enjeu : montrer que l’agriculture de haute montagne aussi a un avenir. Le Queyras compte encore 450 exploitations. Avec 1.300 actifs, elle emploie ainsi les trois quarts de la population active. Cette période est marquée par un événement : l’arrivée de la motofaucheuse qui fauchait 7 à 8 fois plus vite que l’homme. En 1955, 200 motofaucheuses sillonnent les champs queyrassins. La réussite semble à portée de main. Mais, coup du sort, en juin 1957, de terribles inondations frappent la vallée, la route du Guil est détruite, toutes les liaisons intérieures sont saccagées. L’agriculture ne se relèvera pas. Dans les années qui suivent, le Queyras perd 20% de ses exploitations et de sa population.

Politique agricole commune

Dans la foulée de cet élan de modernisation est née la politique agricole commune (PAC), en 1962. L’Europe promet le maintien des revenus des agriculteurs et l’autosuffisance grâce à une agriculture productiviste. Cette politique volontariste tend vers l’accroissement des surfaces et des rendements. Elle s’accompagne de nouveaux instruments comme l’aide au départ des paysans les plus âgés. Mais une réforme a beaucoup de mal à passer : le remembrement. Il faut, pense-t-on, en finir avec le morcellement séculaire du pays. Les machines doivent passer coûte que coûte et ont besoin de surfaces plus grandes.

Trop de parcelles, trop de paysans : les petites fermes devront être sacrifiées sur l’autel de la rentabilité. L’attrait des villes accélère l’exode. Dans le Queyras comme ailleurs, les paysans font de la résistance. « Le remembrement, on nous l’a proposé trois fois, il a toujours été refusé par la population », se souvient Pierre Roux, un agriculteur de Fontgillarde, aujourd’hui à la retraite. « Il y a peut-être un attachement excessif des paysans de montagne pour les petites parcelles, il faut reconnaître qu’on n’a pas un esprit toujours très ouvert. Regardez, Arvieux a été remembré, tout le monde y a trouvé son compte. »

Pour s’assurer des parts de marché, la PAC soutient les prix artificiellement. Dans les années 1980, l’Europe ne sait plus quoi faire de ses excédents, elle demande de moins produire ; certaines terres seront mises en jachère. On impose des quotas. Au fil des ans, les prix garantis se sont transformés en aides directes puis en « droits à paiement unique », lors de la dernière réforme de 2006. Dans le même temps, les règles du jeu ont changé, le marché est devenu mondial car il faut « faire jouer les avantages comparatifs », ouvrir les frontières aux importations extérieures.

Un bras de fer se joue d’abord au Gatt, avec l’Uruguay Round, puis à l’OMC entre les pays producteurs très concurrentiels (Amérique du Nord, Australie, Nouvelle-Zélande, Argentine, Brésil…) et l’Europe. Une lutte inégale pour les petits producteurs de montagne qui font face à des handicaps naturels. Dire que l’agriculture de montagne, et celle du Queyras, est à un tournant n’est pas une vue de l’esprit : actuellement, le directeur général de l’OMC, le Français Pascal Lamy, espère boucler le cycle de Doha. A la demande de l’Amérique du Sud (Brésil et Argentine en tête), les droits de douane pourraient être supprimés, ce qui ouvrirait la porte à des importations massives de viande de bœuf. Malgré les coûts de transport, ces productions vendues à un euro le kilo (bien en-dessous de la moyenne européenne de trois euros) sonneraient le glas des éleveurs queyrassins. A moins que les aides soient maintenues au profit d’une agriculture « durable ». Le bilan de santé de la PAC a permis un recadrage. Mais là encore, rien n’est acquis et les discussions sur la réforme de la PAC après 2013, qui ne font que commencer, s’annoncent âpres.

Nombreux départs en retraite

Le Queyras a été frappé de plein fouet par ces bouleversements. Le nombre d’exploitations a diminué d’un tiers entre 1979 et 1990, le cheptel de 8% et les surfaces exploitées ont régressé de 20%. Commence alors une autre histoire, celle du tourisme qui connaît un vif essor sous l’impulsion de Philippe Lamour, l’un des pères de l’aménagement du territoire. Maire de Ceillac, haut responsable de la Datar, il est aussi l’initiateur du parc naturel régional du Queyras qui verra le jour en 1977. Ce tourisme de « stations villages », la naissance du parc soucieux « d’associer l’indispensable rénovation économique et sociale de la région avec la sauvegarde et la mise en valeur du milieu naturel et humain », permettront le repeuplement rapide du Queyras autour des bourgs… Entre 1968 et 2007, la population passera de 1.882 à 2.546 habitants, seuil autour duquel elle semble s’être stabilisée.

Quelle est la situation aujourd’hui ? Les fermes les plus petites ont disparu, absorbées par d’autres exploitations plus rentables : la surface agricole moyenne a ainsi évolué de 19 ha à 26 ha. Pour le ministère de l’Agriculture, ces exploitations ont atteint une taille professionnelle : 12 vaches laitières ou 22 vaches allaitantes ou 150 brebis. Désormais, les agriculteurs se concentrent sur quelques communes dynamiques : Molines qui regroupe plus de 20% d’entre eux, Château-Ville-Vieille ou Abriès. En revanche, la situation est préoccupante à Ceillac et Arvieux qui connaissent de nombreux départs en retraite sans aucune reprise.

Les trois quarts des fermes restent orientées vers l’élevage (ovins ou bovins). Prés de fauches, alpages : les surfaces exploitées assurent une bonne part de l’alimentation du cheptel. La vallée compte également un abattoir à Guillestre et un atelier de découpe à Meyriès, au-dessus de Ville-Vieille. En revanche, en altitude, les céréales ont quasiment disparu. L’inventaire serait incomplet si l’on omettait de parler des apiculteurs qui, avec plus de 2.000 ruches, et un musée de l’abeille situé à Molines, constituent une particularité du Queyras. Conséquence de la PAC et de la prime aux vaches allaitantes, les vaches laitières ont peu à peu été remplacées par les vaches nourricières. Le lait, fondement de l’agriculture agro-pastorale, a été supplanté par la viande. « Contrairement à la Savoie qui a su très bien communiquer sur son image avec ses vaches et ses fromages, nous, on a fait n’importe quoi, on fait de la tomme, de la raclette, mais il n’existe pas d’identité queyrassine », constate, amer, Jean-Pierre Imbert. Paradoxe : il existe bien trois fromageries artisanales à Arvieux, Montbardon et Château-Ville-Vieille, qui produisent un Bleu du Queyras, de la tomme et du gruyère, mais faute de quantité de lait suffisante (lait de chèvre et de brebis), elles sont obligées de s’approvisionner ailleurs !

Chaque été, les alpages du Queyras, accueillent près de 40.000 brebis, un cinquième sont d’ici, les autres viennent des quatre coins de Provence : Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Var, Alpes-de-Haute-Provence, Alpes-Maritimes… Les troupeaux se sont nettement agrandis : ils comptent 1.500 têtes en moyenne. L’arrivée du loup en 1997 a induit des modifications dans les pratiques pastorales : regroupement des animaux en parc la nuit, emploi d’aides-bergers et de chiens patous…

« Tout le monde crevait la dalle »

Pierre Roux est l’un des témoins privilégiés de ces bouleversements. Aujourd’hui retraité, il a vendu sa ferme de Fontgillarde, petit hameau perché à 2.000 d’altitude sur la route du col Agnel, il y a quatre ans. Au coin d’un feu crépitant, il égrène les années passées sur un air nostalgique. « Autrefois, il y avait entre 50 et 60 paysans dans chaque village, on se partageait la montagne, chacun avait un bout de terre, il fallait vivre avec. Mais il ne faut pas croire que c’était mieux : tout le monde crevait la dalle, on avait plein de gamins et il n’y avait pas d’allocations familiales. Je me demande parfois comment on a fait pour ne pas mourir de faim. » Pierre Roux se lève, regarde pas la fenêtre le ciel blafard de l’hiver qui n’en finit pas et se plaint de ne pouvoir sortir, lui qui a passé sa vie au grand air. Il se souvient avoir utilisé l’araire jusque dans les années 1960, avant de connaître l’arrivée de la motofaucheuse puis du tracteur dans les années 1970. Lui aussi a connu la « pluriactivité », mais c’était avant l’essor des sports d’hiver. Il est devenu inséminateur.

Lors qu’il n’était pas dans les champs ou à la ferme, il passait son temps sur les routes. « A la fin des années 1970, on arrivait plus à joindre les deux bouts, poursuit-il. Les années 1980 ont apporté un peu d’argent frais : le prix des céréales a baissé, le prix du lait a augmenté grâce aux fromageries, et puis on avait les aides. » A cette époque, Pierre Roux possédait entre 50 et 60 bêtes dont un tiers de laitières. « Aujourd’hui, nous sommes vingt pendant l’hiver, avant on était 40, 50 dont 10 à 15 producteurs de lait, j’ai été le dernier pendant 4 ans. A partir d’un moment, on ne peut plus fermer, sinon il n’y aura plus personne. » Il s’interrompt, ému : « Tout ça me fout la sinistrose en route. »

Pression foncière

La nuit est tombée, quelques flocons tombent sur la route. En descendant dans la vallée, de temps à autre les phares éclairent des banderoles : « Sans école, pas d’avenir. » Autres témoignages d’une lutte permanente contre des décisions lointaines… Bientôt, les prairies exploseront de mille couleurs : fétuque, avoine dorée, renouée bistorte, centaurée, millepertuis… Mais la déprise fait courir de nombreux risques sur cette richesse. « Nous ne sommes pas dans une forêt primaire, ce que nous voyons, c’est un équilibre entre l’homme et la nature, avec des plantes rares, dont certaines sont endémiques, qui datent de la dernière glaciation. Les alpages, les paysages dégagés sont dus à l’activité agricole, s’ils disparaissent c’est la biodiversité qui risque d’être mise à mal », souligne Yves Goïc, le président du parc. On dit souvent des paysans qu’ils sont les « gardiens du paysage », une réalité trop longtemps ignorée. « Nous n’aurions pas les moyens de payer des jardiniers de la nature pour remplir le rôle des agriculteurs », ajoute Yves Goïc.

« Tout le développement économique a été orienté sur le tourisme, mais s’il n’y a plus d’agriculteur, il n’y aura plus de tourisme, renchérit Julie Carlier, chargée de mission Agriculture au parc. Selon elle, le problème majeur tient au foncier. « Il y a peu de foncier constructible, il y a donc une grosse pression du secteur touristique. Aujourd’hui, l’écart de prix entre foncier agricole et constructible est tel que les agriculteurs et porteurs de projets peinent à trouver des terres. » De leur côté, les agriculteurs rechignent parfois à vendre à un jeune étranger à la vallée. La société d’aménagement foncier (Safer) est là pour préempter les terres et préserver leur usage agricole. Seulement, si aucun repreneur ne se présente, la parcelle peut être rendue constructible par révision du PLU (plan local d’urbanisme). Difficile alors à une commune de faibles ressources de résister aux propositions alléchantes de certains promoteurs. Jusqu’ici, le Queyras a résisté à la pression qui ailleurs a causé tant de dégâts. Pour combien de temps encore ?

Depuis des années, les pouvoirs publics tentent d’enrayer le phénomène de la déprise agricole, sans succès. De nouveaux instruments ont été créés – les ZAP (zones agricoles protégées), en 1999 et les Paen (périmètres de protection et de mise en valeur des espaces agricoles et naturels périurbains) en 2005 – en vain. Ils n’ont quasiment jamais été utilisés. Le Grenelle de l’environnement est un rendez-vous manqué. Il était question de PLU intercommunaux. Finalement, cette disposition n’aura rien d’obligatoire… Dernier texte en date, la loi de modernisation de l’agriculture (LMA), présentée en Conseil des ministres le 14 janvier, apporte elle aussi son lot de solutions.

« Il devient urgent de mettre en oeuvre une véritable politique de préservation du foncier agricole en France, en se fixant comme objectif de réduire de moitié le rythme de consommation des terres agricoles d’ici 2020″, indique l’exposé des motifs du texte. Le projet de loi crée une « commission départementale de la consommation des espaces agricoles » chargée d’émettre un avis sur le changement de destination des terres agricoles). La LMA, qui sera examinée à partir du 18 mai 2010 au Sénat, prévoit enfin un instrument destiné à lutter contre la spéculation : une taxe additionnelle sur les plus-values de cessions de terres agricoles rendues constructibles. Cette taxe ne s’appliquerait que lorsque les plus-values seraient de plus de 10 fois supérieures au prix initial avec un système de taux progressif (5% pour une plus-value de 10 fois à 30 fois le prix initial et 10% au-delà).

Mais ces mesures rendent sceptiques les responsables de la FNSafer (Fédération nationale des Safer) qui tirent le signal d’alarme et n’hésitent plus à parler d’ « hémorragie ». La taxe additionnelle sur les plus-values « ne fera qu’accroître la spéculation puisque les vendeurs l’intégreront dans leur prix de vente », assure même André Barbarioux, le directeur de la FNSafer.

Produire et manger local

La solution apparaît de plus en plus locale. Les crises à répétition de l’agriculture intensive (vache folle, grippe aviaire, fièvre porcine…), l’usage immodéré de pesticides dans la course aux rendements ont alerté les consommateurs sur les dérives du système mondialisé. « Si l’on observe la crise du lait, on se rend compte que ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui sont engagés dans une démarche AOC. C’est la démonstration grandeur nature que l’engagement du producteur dans un processus de qualité, de labellisation, est l’une des garanties les plus efficaces contre les aléas du marché », analyse Hervé Benoît, chargé de mission Agriculture et forêt à l’Association nationale des élus de montagnes (Anem).

La filière bio, qui en est encore à ses balbutiements, est en plein essor. En France, 3.600 agriculteurs se sont « convertis » l’an dernier. Le Grenelle de l’environnement a fixé des objectifs ambitieux : 6% de surface en bio en 2012, 20% en 2020, 20% de repas bio en restauration collective d’Etat en 2012. Des aides sont prévues, les fameuses « MAE–CAB » (mesures agri-environnementales conversion à l’agriculture biologique). Mais l’agriculteur doit respecter un cahier des charges précis avec des contraintes en matière d’alimentation. Dans le Queyras, beaucoup s’y plient bon gré mal gré, estimant que « le bio sert à se justifier quand on a triché avant ».

D’aucuns ne comprennent pas non plus pourquoi ils devraient payer un label pour prouver qu’ils produisent naturellement… De son côté, le PNR du Queyras a créé sa propre marque et entend promouvoir les circuits courts. Seul parc naturel de haute montagne, il a aussi un rôle d’innovation. Depuis 2002, il conduit un programme de diversification de l’agriculture. L’objectif : apporter un complément de revenus aux agriculteurs traditionnels et favoriser l’installation de jeunes actifs sur de nouvelles « niches ». Ainsi, il expérimente des cultures de céréales anciennes (seigle, blé barbu) pour réhabiliter des semences locales, à partir d’échantillons trouvés dans de vieux fenils et d’autres fournis par l’Inra. La production encore modeste permet d’alimenter les boulangers de la vallée en « farine de pays ». De la même manière a été relancée la culture de la pomme de terre et autres plantes aromatiques (génépi, hysope).

Grâce à ces projets, une nouvelle génération d’agriculteurs a pu s’installer. Béatrice Bellon est de ceux-là. Ses aïeux avaient quitté Ristolas à la fin du XIXe siècle pour s’installer à Aubagne. Après avoir été professeur de violon, elle a décidé de revenir à la terre. Un brevet professionnel d’exploitant agricole spécialisation maraîchage en poche, elle franchit le pas au début des années 2000. Aujourd’hui, on la voit écumer les marchés locaux avec ses pommes de terre (Early rouges, Mona Lisa, Binj, Vitesse, Vitelotte…) et fournit la plupart des restaurants, hôtels et gîtes du coin.

Son exemple a fait des émules et aujourd’hui, ils sont une poignée à en faire de même. « Lorsque je me suis installée, la vallée importait 20 tonnes de pommes de terre, c’est ce que l’on arrive à produire localement aujourd’hui », explique fièrement Béatrice Bellon, qui n’a rien perdu de sa créativité de violoniste. « Les habitants se sont laissés endormir par les anciens, il y a plein de choses à faire ici », estime-t-elle, enthousiaste. Il y a trois ans, elle a racheté une vieille serre à Aiguilles pour se lancer dans l’élevage de volailles. Elle cultive aussi des plantes aromatiques comme l’hysope, le génépi et prépare des tisanes. Seul problème : encore et toujours la question du foncier. « Avec le morcellement, je suis obligée de travailler sur trois communes, Aiguilles, Abriès et Ristolas, c’est une perte de temps inimaginable », déplore-t-elle.

Une nouvelle charte

Alors la commune d’Abriès a trouvé une parade : l’association foncière pastorale (AFP). Cette association permet de mettre dans un pot commun toutes les terres : surfaces cultivées et alpages. C’est la seule AFP des Alpes à procéder de la sorte. Elle les gère ensuite pour le compte des propriétaires, répartit les surfaces et signe les baux avec les agriculteurs. « Cela permet de faire un remembrement sans toucher à la propriété », précise Yves Goïc, qui est également adjoint au maire d’Abriès. Le modèle de l’AFP d’Abriès devrait être étendu à toute la vallée. C’est au prix de tous ces efforts que la tendance aura une chance de s’inverser. « En plus de trente ans, le parc n’a pas réussi à enrayer la déprise. Nous ne sommes pas loin de la disparition de l’agriculture si nous ne faisons rien », insiste Yves Goïc, lui-même apiculteur.

La nouvelle charte du parc qui vient d’être adoptée pour douze ans comporte un large volet sur l’agriculture. Elle place le foncier au premier rang de ses priorités : généraliser les AFP mais aussi intégrer dans chaque PLU une carte communale des espaces agricoles à protéger. « La charte fixe les principes : on ne doit pas prendre un mètre carré de terres agricoles. La pression foncière ou immobilière fait qu’il est toujours très difficile à un maire de résister. C’est un travail de persuasion permanent », martèle Yves Goïc.

En partenariat avec la chambre d’agriculture, le parc du Queyras anime un groupe agriculture durable (GAD). L’un des objectifs est de mettre des fermes à disposition de jeunes agriculteurs qui voudraient s’installer, leur évitant ainsi d’être étranglés par les charges d’amortissement d’emprunt. Il peut s’agir de bâtiments communaux mis en location ou de bâtiments en société d’intérêt collectif. Le parc entend aussi agir sur les revenus des producteurs en favorisant au maximum les circuits courts dans le marché local : habitants, vacanciers, restaurants… « Je pense que nos efforts porteront leurs fruits d’ici deux ou trois ans », estime Yves Goïc, qui entend opérer un virage à 180° avec la politique menée jusqu’ici. « Il faut tout faire pour éviter la spéculation immobilière. Il y a un message très fort à faire passer. Il ne faut plus que les bâtiments puissent être convertis en gîte d’étape. Je suis en rupture avec la conception de Philippe Lamour. Son idée était une erreur fondamentale même s’il a fait de grandes choses par ailleurs. Les fermes ne sont pas seulement là pour faire beau dans le paysage, si on abandonne les bâtiments, il n’y aura plus d’agriculteurs. »

Un peu partout, les remontées mécaniques sont en déficit structurel. A Aiguilles et Ristolas, elles ont carrément été enlevées. Arvieux et Ceillac désinstallent des téléskis pour les remplacer par des télésièges et limiter ainsi l’impact sur le paysage. La tentative de passer par l’opérateur privé Transmontagne a été un échec. « On ne peut pas tout miser sur le ski alpin et le bétonnage. La logique d’extension du ski alpin n’est plus à l’ordre du jour, poursuit Yves Goïc. Même si on a moins de chiffre d’affaires sur le court terme, cela enrichira la vallée plus tard. » Trois ans, c’est le temps que s’est donné Yves Goïc pour inverser la courbe du déclin.

Milagradi |
RESIDENCE ESSONIA |
Feabea |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Geraldmetroz
| Chipieetcanaille
| Unehistoiredeux