Le Queyras nouveau est arrivé

Le Queyras nouveau ? Oui par rapport au Queyras traditionnel, mais cela fait plus de 30 ans que ce Queyras nouveau est en marche.

Reste encore aux  Queyrasssins (traditionnels) à y croire vraiment ou à s’y immerger…

http://www.tv5mondeplus.com//video/28-12-2012/le-queyras-397179

Venez tous dans le QUEYRAS


Archive pour décembre, 2012

Les étrangers ne viennent pas faire du ski dans le Queyras

Les étrangers ne viennent pas skier dans le Queyras, ou si peu.

Quand on sait que la clientèle étrangère représente plus de 40% des clients et certains jours plus de 80% dans les grandes stations, on comprend mieux pourquoi elles s’en sortent et pourquoi le Queyras coule.

Appel à tous : Belges, Anglais, Allemands, Japonais, etc… venez tous skier dans le Queyras.

Le Queyras  a besoin de vous.

www.queyras-montagne.com

Conférence régionale des acteurs économiques du tourisme dont le Queyras

Conférence régionale des acteurs économiques du tourisme

5 avril 2012

La conférence régionale des acteurs économiques du tourisme a été organisée à l’Hôtel de Région en présence de Patrick Mennucci (Vice Président délégué au tourisme) et de Pierre Meffre (Conseiller Régional, Président du Comité Régional de tourisme). Ce fut l’occasion de réfléchir, avec les acteurs du tourisme, et de formuler des propositions pour continuer à faire de la région PACA, une terre d’accueil exemplaire.
35 millions de touristes en Provence-Alpes-Côte d’Azur tous les ans.

Le Schéma Régional de Développement Touristique, soumis au vote des conseillers régionaux en juin 2012, définit les grandes orientations de la politique touristique régionale et constitue un outil stratégique au service de tous les acteurs du secteur.

Il vise à dynamiser tous les segments de marchés, intra-régional, national et international, avec deux impératifs :

Une meilleure répartition de la fréquentation sur l’année et sur tous territoires de la région

Une amélioration de l’emploi et de la professionnalisation.

Le tourisme est pour notre région un atout économique important. Il représente 12 % du PIB régional et plus de 7 % de l’emploi régional. C’est donc pour nos territoires un secteur d’activité majeur, aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux, qu’il convient de soutenir en favorisant son adaptation aux importantes évolutions auxquelles il doit faire face.
E-tourisme, emploi, innovations, échanges… étaient au programme de cette journée !

La consommation touristique de la clientèle extra régionale se répartit ainsi :

Sur le littoral : 4,5 milliards d’euros

Dans l’arrière-pays : 2,2 milliards d’euros

En montagne : 0,727 milliards d’euros

En itinérant : 1,1 milliards d’euros

Au total, la consommation touristique de la clientèle extrarégionale s’élève à 8,6 Milliards d’euros (et à près de 10 milliards en y ajoutant la clientèle intra – régionale). Les dépenses des touristes s’élèvent en moyenne à 43 euros par jour et par touriste. Il faut noter que la dépense journalière des touristes étrangers est sensiblement plus élevée que celle des Français : 63 euros contre 38,5 euros/jour. La dépense moyenne fluctue fortement en fonction du mode d’hébergement, de 30 euros en hébergement non marchand à 77 euros en hôtel. Sur la base du profil type de séjour (6,7 jours et 3 participants en moyenne) le budget moyen d’un séjour en hébergement marchand est stimé à 1 230 euros. Le 1er poste de dépense est la restauration, juste devant l’hébergement. Toutefois, l’hébergement est la première dépense des touristes étrangers (33 % de la dépense moyenne).

Le tourisme recouvre une diversité de métiers et d’activités qui se répartissent en quatre grandes catégories :

liées à l’hébergement,

liées à la restauration,

liées à l’organisation et la vente de voyages ou de séjours,

liées au transport des personnes.

 

Rencontres territoriales thématiques
Aussi l’adaptation de la stratégie touristique régionale est-elle en cours d’élaboration. Elle doit aboutir à l’élaboration du prochain Schéma Régional de Développement Touristique, qui concerne la période 2012-2016. Ce schéma touristique doit se faire en lien avec le futur Schéma Régional de Développement Durable pour l’Emploi (SR2DE), plaçant ainsi l’emploi et la formation au coeur de son action.

Les professionnels du secteur seront associés par la Région à la mise en place de ce projet dans le cadre d’une concertation préalable. Le futur schéma doit permettre, dans le contexte économique et concurrentiel actuel, d’accompagner les entreprises à mieux répondre aux exigences accrues des clientèles touristiques. Fondé notamment sur les valeurs de solidarité, il placera l’innovation et le tourisme à vocation sociale parmi ses priorités, tout comme le respect de la préservation de la qualité environnementale, patrimoniale et humaine des destinations touristiques de PACA.

Ces réunions de concertation s’échelonneront du 26 septembre au 6 octobre prochains.

Un nouveau référentiel qualité pour les activités de pleine nature !

A l’heure où les activités de pleine nature telles que le sport en eau vive, la randonnée pédestre ou le cyclotourisme deviennent un maillon fort de l’emploi et de l’activité économique, la Région permet l’émergence d’un référentiel qualité.

Pour continuer de faire de Provence-Alpes-Côte d’Azur une référence en matière de tourisme durable un groupe de travail régional piloté par le CDT 05 a abouti en avril 2010 au dépôt d’un référentiel auprès du ministère concerné.

« 50 hébergements d’éco-tourisme ! »

Chambres d’hôtes, gites ruraux, villages vacances…Près de 50 hébergements de tourisme en Provence-Alpes-Côte d’Azur bénéficient de certifications pour leur prise en compte de l’environnement dans l’activité touristique.

Valorisation du terroir, localisation près d’espaces naturels protégés, respect de l’environnement naturel… Des caractéristiques particulières, au coeur de l’éco-tourisme qui séduisent de plus en plus les vacanciers, sensibilisés à l’écologie en Provence-Alpes-Côte d’Azur par des programmes tels que « Ecogestes en Méditerranée ».

« Une référence en matière de tourisme durable »

Soutenu par la Région, le programme AGIR (Action Globale Innovante pour la Région) s’adresse également aux propriétaires de logements éco-touristiques pour faire de Provence-Alpes-Côte d’Azur une référence en matière de tourisme durable !

Une trentaine de gîtes ont déjà répondu à l’appel à projets A.G.I.R. de la Région pour une meilleure gestion de l’énergie, de l’eau, des déchets et des déplacements.

Par ailleurs, la Région soutient la démarche « Ecogîtes », lancée par la Fédération régionale PACA des Gîtes de France.

Tourisme : l’environnement au coeur de l’action

Participer à des « itinéraires paysans » à la découverte des savoir-faire des agriculteurs, découvrir les fonds sous-marins dans des espaces protégés ou encore randonner sur les sentiers d’un Parc naturel régional en admirant les richesses de la faune et de la flore… Il existe en Provence-Alpes-Côte d’Azur un patrimoine naturel et culturel exceptionnel qui attire chaque année près de 35 millions de touristes.

Une quinzaine d’espaces labellisés…

Avec 6 Parcs naturels régionaux (Luberon, Camargue, Verdon, Queyras, Alpilles et PréAlpes d’Azur), trois parcs nationaux, douze sentiers sous-marins et de nombreuses réserves naturelles (Marais du Vigueirat où l’on visite les digues en calèche, domaine du Rayol où se pratiquent des excursions sous-marines ou des visites guidées, réserve de biosphère du Mont-Ventoux…), Provence-Alpes-Côte d’Azur arrive en tête des régions françaises pour la labellisation de ses espaces naturels protégés.

Il en est ainsi des chambres d’hôtes et gîtes ruraux labellisés « Panda », situés près des espaces naturels protégés, des « Écogîtes », où règnent esthétique et intégration paysagère, environnement rural, calme et naturel, des campings, hôtels et gîtes estampillés « Clef verte », des villages vacances « Chouette nature », qui agissent pour protéger l’environnement, mais aussi des « Hôtels au naturel », où l’accueil est personnalisé et la cuisine issue du terroir, ou encore « Green globe », un label international pour le tourisme et les voyages durables et responsables.

Une carte de l’éco-tourisme

En collaboration avec le Comité régional de tourisme Provence-Alpes-Côte d’Azur (CRT PACA), la Région a impulsé un recensement de l’offre écotouristique sur le territoire régional. Ce travail a débouché sur la publication, cet été, d’une carte de valorisation de l’offre éco-touristique réalisée par le CRT PACA, en partenariat avec les Parcs naturels régionaux, le CRT Riviera Côte d’Azur et les comités départementaux de tourisme.

Cette carte recense les démarches labellisées mises en oeuvre par les acteurs du tourisme en Provence-Alpes-Côte d’Azur pour intégrer la dimension environnementale en matière de tourisme et ainsi promouvoir un tourisme plus responsable, davantage orienté vers la découverte d’une nature préservée.

Pour pratiquer un tourisme durable en Provence- Alpes-Côte d’Azur, vous pouvez vous procurer cette carte, véritable guide de l’éco-tourisme régional, auprès des offices de tourisme de la région ou des maisons de parcs naturels régionaux ou auprès du CRT PACA.

De plus un blog est maintenant en ligne pour promouvoir les Parcs naturels régionaux à travers le réseau inter-parcs animé par Pierre Vetillard :

Le blog www.mesescaparcs.fr du Comité Régional du Tourisme (CRT) PACA est en ligne depuis vendredi 23 mars 2012.

Il s’agit du journal de bord d’Hélène, une journaliste qui part à la découverte d’un tourisme responsable et durable au sein des parcs naturels régionaux de Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Il développe 4 rubriques : « Mes Escaparcs », avec les reportages d’Hélène, « Les Parcs » avec la présentation du territoire, « Tourisme Responsable » qui décrit la démarche de la région dans ce secteur et « Partenaires » qui apportent des informations sur les partenaires de l’opération.

Rédacteur L H

Le Queyras fait la une de « Alpes Magazine » de décembre 2012

Le Queyras fait la une de « Alpes Magazine » n°138 décembre 2012-janvier 2013 :

Randos Raquettes à Arvieux Clapeyto, Abriès La Médille, Ceillac Le Mélézet.

Le Queyras fait la une de

Mais ce magazine parle aussi d’un autre sujet dont le Queyras est un authentique paradis : Le ski de randonnée. D’ailleurs les balades citées peuvent très bien se faire en ski de randos.

Plaisirs dans le Queyras avec de la poudre blanche

Ici le Queyras offre une autre facette de la liberté par la poudre blanche :

http://www.zapiks.fr/un-jour-une-ligne-episode1-.html

Regardez aussi aussi celà : http://www.tvmountain.com/video/glisse/8264-kite-freeride-dans-le-queyras-rideup.html

Là vous allez trembler, quelle vivacité !  http://www.verticalmountain.com/Kite-ski-dans-le-Queyras.html

 

Ensuite vous n’ aurez qu’une envie : Venir dans le Queyras goûter  la poudre blanche www.queyras-montagne.com

La pêche dans le Queyras prend la suite du ski alpin au printemps

La pêche dans le Queyras, voilà aussi de bonnes vacances dans le Queyras pour toute la famille.

Regardez plutôt : http://tourismedepeche.pnr-queyras.fr/

Et pour venir dans le Queyras, une seule adresse : www.queyras-montagne.com

La neige du Queyras est réputée

Splendide la neige du Queyras !

La neige du Queyras est réputée dans Neige - Ski rando-ski1

Randonnée à Clapeyto pour des jeunes d'Arvieux (1938)

Bravo les fans de poudreuse dans le Queyras

Regardez et savourez !

http://www.zapiks.fr/un-jour-une-ligne-episode1-.html

http://www.queyras-montagne.com/

« Queyras », d’origine celtique ou latine ?

Les recherches sur l’origine du mot « Queyras » sont nombreuses et Ernest Chabrand  en 1902 nous en propose une ici :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5772038p/f1.image.r=.langFR

Il balaye l’origine latine supposée : Quadrati =carré ou « quadra » quatre (vallées) mais ignore (volontairement?)  »Quariates » qui a fait tant couler d’encre ; balaye aussi « le pays des pierres » car il n’a pas parcouru le Queyras que dans les livres comme Elisée Reclus et il voit bien que le Queyras n’est que forêts, prairies, alpages et un peu de « pierres » en altitude.

Il revient à l’origine celtique des mots, donc avant le latin (ce en quoi nous approuvons totalement, il y avait une vie avant les Romains) et présente les unes et cent déclinaisons de « cair » = le cap de pierre.

Pour lui ce « cap de pierre » c’est le rocher qui porte maintenant Fort Queyras et sur lequel les habitants (peu nombreux) ont construit leur village pour se protéger. NDLR Se protéger des attaques pense notre chercheur mais pourquoi pas se protéger aussi des inondations, des incendies, des glaciers environnants ? Parle-t-il dans son texte du suffixe « as » augmentatif ? (le grand cap de pierre)

Le raisonnement d’Ernest Chabrand est tout à fait plausible et c’est par la suite que le pays tout entier s’est appelé « Queyras », d’ailleurs plus tard aussi le fort était nommé « Chateau DE Queyras ». Au fait, ce dernier nom peut laisser penser que le village de « Queyras » était surmonté d’un château, donc celà pouvait être pareil du temps des celtes : Un village au pied du « cap de pierre » qui servait de refuge.

Fallait-il donc tant se protéger pour ne pas aller habiter les riantes et riches vallées de Môlines ou d’Arvieux ? Mais ces vallées n’étaient peut-être que les alpages des habitants de « Queyras », qui peut-être même ne passaient pas l’hiver sur place.

Tout en gardant le raisonnement de notre géographe, on peut s’étonner qu’il n’a pas entrevu une autre explication :  Les celtes et autres habitants venaient dans le Queyras par les cols : Garnier, Néal, des Ayes, Péas, des Thures, Saint Martin, La Croix, Vallente, Agnel etc…Et que voyaient-ils à un moment ou un autre, parfois de loin, parfois de très près ? Un énorme « cap de pierre », plus haut que tout le reste, une face lisse, glacée : Le Mont Viso (nom italien car de très loin on ne voit que lui).

Cette explication de l’origine du nom du Queyras est plausible mais la multitude des noms dérivés de « cair » que donne le chercheur en fin de son opuscule devrait justement lui poser question : Il y aurait des « Queyras » partout , dans toutes les Alpes ? Oui bien-sûr des caps de pierre  on en trouve beaucoup : des petits caps de pierre (queyron = Cair + diminutif « on »), des grands (cair + augmentatif « as »). C’est là que d’autres chercheurs viennent mettre leur grain de sable : Cair = coin à l’écart. Donc Queyron : petit coin à l’écart, queyras : grand coin à l’écart. Si j’habite vers Guillestre, au delà des gorges du Guil c’est bien « le grand coin à l’écart ». Si j’habite à Villargaudin Le Queyron c’est bien « le petit coin à l’écart ». Cette dernière explication convient tout à fait aux rédacteurs de cet article sur le Queyras.

L’incroyable vie de Félix Neff (1797-1829) et ses séjours dans le Queyras

DÉBUTS DIFFICILES

Parti de Grenoble le 9 octobre 1823, le missionnaire – car il vient en missionnaire – remonte la vallée d’Oisans : « Elle est vraiment belle, étroite, profonde, bordée de montagnes à pic dont les cimes prismatiques et bizarrement découpées semblent toucher au ciel… La Romanche, qui la parcourt dans toute sa longueur, y dépose un limon gras, semblable à celui de l’Arve… Quand nous eûmes quitté les derniers villages, nous aperçûmes de petits bois de mélèzes ; je n’en avais jamais vu que dans des bosquets de plaisance. Plus loin, au-dessus de la route, un glacier ; c’était le premier que je visse ; j’eus le temps de le considérer en passant parmi les débris de rochers qu’il a accumulés à sa base dans le fond de la vallée. Pour cette fois, je fus tout à fait dans les Alpes. »

Halte au hameau délabre du Chazalet « dont les habitants ne brûlent que des mottes de gazon, de la bouse de vache et du crottin de brebis… C’est là que j’ai vu pour la première fois du pain cuit depuis plus d’un an ; trempé dans l’eau, il est meilleur que je l’aurais cru. » Neff visite et réconforte quelques familles protestantes abandonnées comme telles depuis des années.

Poursuivant sa route, il franchit le col du Lautaret, à deux mille mètres d’altitude. Le temps se gâte. « Il faut souffrir, quand la neige, portée par le vent, vous vient au visage et dans les yeux, comme du sable, et efface continuellement la légère trace que le voyageur doit suivre entre les précipices. » Au pied des forteresses de Briançon, le piéton trouve un ami et c’est à cheval, suivant le cours de la Durance, qu’il monte à Pallons situé à l’entrée du val de Freissinières. « Jamais je n’ai vu site plus pittoresque que celui-là : maisons, rochers, prairies, précipices, moulins, cascades, tout y est pêle-mêle ; la vigne, le sapin, le noyer, le mélèze, y sont comme confondus ; c’est un chaos aussi singulier qu’agréable. »

Le lendemain, remontant la vallée, Neff gagne les Viollins où il prêche dans le temple en voie d’achèvement. « Ni bancs, ni chaire, on arrangea le tout comme on put… Les habitants sont vêtus de gros drap de couleur fauve comme le poil du loup. Ils paraissent n’être pas sots et ont, comme ceux du fond du val, beaucoup d’attachement à la doctrine de leurs pères… Les anciens furent agréablement surpris de m’entendre parler patois (appris à Mens). »

Premier, rapide contact. Neff doit se rendre à Queyras où on lui a promis un logement. Il faut pour cela redescendre jusqu’à la Durance, à mille mètres d’altitude, suivre le Guil par un mauvais sentier qui en épouse tous les caprices, au plus profond d’une gorge sauvage. Au delà de « cette espèce de souterrain », on débouche sur les hautes vallées queyrassines où sont, à gauche, la Chalp d’Arvieux et Brunissard, à droite Pierregrosse, Fontgillarde et Saint-Véran, le plus haut village habité d’Europe, à plus de deux mille mètres. « Au Queyras, les protestants sont plus instruits et plus zélés (première impression) que partout ailleurs dans le Dauphiné. Avec eux on met facilement en train une bonne conversation. » À Brunissard, l’évangéliste baptise « un enfant né le matin même dans l’étable où sa mère était couchée. Là, les étables servent de salon, de chambre à manger, à coucher et de chapelle pendant tout l’hiver ; elles sont construites de manière à loger toute la famille, gens et bêtes… Les montagnards s’étonnent de l’agilité avec laquelle je gravis leurs rochers et de la facilité avec laquelle je me fais à leur genre de vie. »

Mais Neff ne peut encore songer à se fixer de façon définitive dans cette paroisse éparpillée sur des versants de montagne du col de la Croix à Saint-Laurent-du-Cros, bien au delà du col d’Orcières. Étranger, dépourvu de tout titre ecclésiastique, espion de l’Angleterre, disent quelques-uns de Mens, obtiendra-t-il vocation du Consistoire d’Orpierre ? M. le Sous-Préfet accordera-t-il une autorisation de séjour ? Faudra-t-il solliciter une naturalisation ? S’il n’y avait que l’administration ! « Je vois bien que j’aurai à lutter contre l’influence des prêtres romains et contre tes intrigues des prêtres protestants. À la garde du Seigneur, il arrivera ce qu’il doit arriver. Que Dieu me donne seulement foi, patience, fidélité ! Les églises du Queyras et de Freissinières, peu nombreuses, très écartées, situées aux dernières limites du monde habitable, parmi les rochers et les mélèzes, près des neiges éternelles, n’ont rien d’attrayant pour des mercenaires. »

Pendant des semaines, Neff voltige de vallée en vallée pour obtenir des lettres des Anciens. Puis il franchit en décembre le col d’Orcières. « Les paysans avaient enveloppe mes souliers de vieux chaussons de laine… Deux hommes, seulement, avaient franchi ce passage depuis la chute des neiges, en septembre ; leurs traces se voyaient encore, croisées çà et là par le pas des loups, des chamois et de quelques preneurs de marmottes. » Le voici en coup de vent à Mens où il prêche et visite les « assemblées » au milieu de l’émotion générale, à Orpierre accompagné par le pasteur Blanc, où l’on décide de lui « adresser vocation » pour le Queyras et Freissinières et de solliciter sa naturalisation auprès du Roi ; à Cap où le Préfet déclare ne rien pouvoir faire tant qu’il n’aura pas en main des pièces officielles ; à Orpierre de nouveau, à Trescléoux ; à Gap encore ou les choses stagnent. « J’ai tout lieu de croire qu’on me laissera passer au moins quelques semaines tranquilles. »

En fait, cette situation équivoque durera des années. Elle ne fut jamais régularisée et, pour sa situation matérielle, Neff ne dépendra que du bon vouloir de ses paroissiens. Qu’importe ! Sans se tracasser davantage, il se met à la besogne comme si tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. jusqu’à maintenant, il n’a qu’effleuré son immense paroisse.

Corps à corps et coeur à coeur vont commencer. De l’intense bataille, car c’en fut une, nous ne pourrons suivre, chronologiquement, toutes les péripéties. Car Neff est en perpétuels « remuements », feu follet spirituel de quinze villages semés sur un parcours bossu de quelque cent cinquante kilomètres que le vaillant piéton arpente sans cesse, été comme hiver.

Un ancien nous disait – nous avions alors vingt ans :
- Neff ? On ne savait jamais de quel côté il tombait, car il tombait de partout. Dimanche ou semaine, il survenait, visitait, prêchait, chantait, puis saisissait son bâton, après avoir allumé les feux. De nouveau là, deux ou trois semaines après, pour souffler dessus. Et il soufflait fort ! jusqu’à ce que les flammes montent. À la longue, qui pouvait résister à cet homme ? Que de fois, aux Viollins, il nous a surpris à des neuf et des dix heures du soir. De la canne – on dormait, bien sûr – il frappait à toutes les fenêtres. Au temple ! au temple ! Et on y allait entre les murs de neige.

Nous eûmes cette réflexion :
- Il devait y faire un froid de canard.

Ce qui nous valut cette réponse fulgurante :
- Froid ? pas froid ? Qui s’en occupait ? Parce que, jeune homme. l’Évangile, annonce par Félix Neff, ça réchauffe !

Et puisque nous en sommes aux souvenirs personnels, rappelons ici ce que nous disait un soir, devant l’âtre, notre grand-père maternel, neveu du percepteur Baridon.
- Neff, moi, je ne l’ai malheureusement pas connu, ce qui s’appelle connaître. Il m’a baptisé !

C’est déjà quelque chose. Mais que de fois le percepteur m’en a entretenu ! Quand il venait chez nous, il s’asseyait là, au coin de cette table. Un temps, éreinté par ses courses, il se taisait, comme hors du monde, regardant plus ou moins nos gens aller et venir. Puis parlait tant soit peu, de choses temporelles, de nos travaux car il était très porté sur l’agriculture… D’une voix toute simple… Alors il soupait avec la famille, très poli, faisant passer le pain, les assiettes, pas fier pour un brin, traitant le domestique avec autant d’attention que le maître. Enfin, le percepteur lui tendait la Bible. Il se jetait dessus, trouvait le chapitre qu’il avait en tête. Alors un autre homme : une voix qui saisit, domine, des questions brûlantes, la prière, tout le monde à genoux, une prière qui amenait Dieu sous le plafond, le rendait visible à tous… Après quoi, il empoignait sa canne, et, sur un bonsoir gracieux, sautait dans les ténèbres pour aller prier avec quelque autre… »
- Les premières lettres de Neff, datées de Freissinières, nous donnent avec rudesse ses premières impressions toutes fraîches :

« Il faut ici tout créer : architecture, agriculture, instruction. Tout y est dans la première enfance. Beaucoup de maisons sont sans cheminée et sans fenêtres. Toute la famille, pendant sept mois d’hiver, croupit dans le fumier de l’étable qu’on ne nettoie qu’une fois l’an. Le pain, qu’on ne cuit qu’une fois par année, est de seigle dur, grossièrement moulu, non tamisé. Si ce pain vient à manquer, vers la fin de l’été, on cuit des gâteaux sous la cendre, comme les Orientaux. Si quelqu’un tombe malade, on n’appelle point le médecin, on ne sait faire ni bouillon, ni tisane. je leur ai vu donner à un malade, dans l’ardeur de la fièvre, du vin et de l’eau de vie. Heureux s’il obtient une cruche d’eau près de son grabat. Les femmes y sont traitées avec dureté, comme chez les peuples encore barbares ; elles ne s’asseyent presque jamais, elles s’agenouillent ou s’accroupissent là où elles se trouvent ; elles ne se mettent point à table et ne mangent point avec les hommes ; ceux-ci leur donnent quelques pièces de pain et de pitance par-dessus l’épaule, sans se retourner ; elles reçoivent cette chétive portion en baisant la main et en faisant une profonde révérence. »

De ces relations de maître à servante, quasi esclave, dont il ne reste plus trace, aujourd’hui – et sans doute Neff a-t-il eu sa part d’influence sur cette heureuse évolution – il faut peut-être chercher la cause profonde dans la lecture quotidienne. Là-haut et pendant des siècles, de l’Ancien Testament, de ses plus anciens livres surtout où règne la conception orientale de la famille : l’homme, chef tout-puissant, craint, obéi ; la femme, ployée sous le poids du péché d’Eve, née pour enfanter, pour servir. L’homme doit ignorer les tendresses de l’amour. On sait ce qu’il advint à Samson, à David, à tant d’autres ! Puis n’oublions pas la longue présence à Freissinières, des Sarrasins dont les traits sont encore marqués sur plus d’une figure. Or les femmes arabes ne passent pas pour des émancipées…

Neff poursuit : « Les habitants de ces tristes hameaux étaient si sauvages, à mon arrivée, qu’a la vue d’un étranger, fût-ce d’un paysan, ils se précipitaient dans leurs chaumières comme des marmottes. Les jeunes gens, les jeunes filles surtout, étaient inabordables. »

Là encore, héritage séculaire. Qui venait de l’extérieur ne pouvait être qu’un espion et la fuite immédiate était une instinctive réaction. Puis, nous l’avons suffisamment marqué, les persécutions, les départs pour l’exil, les guerres, avaient opéré une sélection à rebours dont le dernier terme avait été, dans la misère générale, une presque totale démoralisation. On ne s’étonne donc pas de trouver ces mots sous la plume de Neff :
« Ce peuple ne laissait pas de participer à la corruption générale, autant que sa pauvreté le lui permettait. Le jeu, la danse, les jurements les plus grossiers, les procès, les querelles s’y rencontraient comme partout ailleurs. »

Raison de plus pour le missionnaire de planter sa tente sur les rocs de Freissinières. Comme son Maître, il vient sauver ce qui est perdu. Et il écrit :
« Néanmoins la misère de ce peuple est digne de pitié. Elle doit inspirer d’autant plus d’intérêt qu’elle résulte, en grande partie, de la fidélité des ancêtres refoulés par l’ardeur de la persécution dans cette affreuse gorge, où il est à peine une maison qui soit à l’abri des éboulements de neige et de rochers. Dès mon arrivée je pris cette vallée en affection et je ressentis un ardent désir d’être pour elle un nouvel Oberlin. »


SAINT-VÉRAN (2.040 M. D’ALTITUDE)

Sortons de cette « gorge affreuse » pour gagner, par un sentier incertain, tantôt zigzaguant au flanc des pentes abruptes, tantôt serré, sous le jet des cascades, entre rocher et précipice, le village de Dormillouse ou vivaient alors – il en reste une quarantaine – deux cents habitants. « Ce village est célèbre par la résistance des siens, depuis plus de six cents ans, aux efforts de l’Eglise romaine ; ils sont sans mélange, de la race des Vaudois et n’ont jamais fléchi le genou devant l’idole, même dans le temps où tous ceux du Queyras dissimulaient leur croyance. On voit encore les restes des forts et des murs qu’ils avaient élevés pour se préserver des surprises de leurs ennemis ; ils doivent en partie leur conservation à la position même de leur pays qui est presque inaccessible… L’aspect tout à la fois affreux et sublime de cette contrée qui a servi de retraite à la liberté pendant que presque tout le monde gisait dans les ténèbres ; le souvenir de ces anciens et fidèles martyrs dont le sang y semble encore rougir les rochers ; les profondes cavernes où ils allaient lire les Saintes Écritures et adorer en esprit et en vérité le Père des lumières, tout, ici, tend à élever l’âme et inspire des sentiments difficiles à décrire. »

Que les temps ont changé ! « On ne trouve plus aujourd’hui, parmi eux, une seule âme qui connaisse véritablement le Sauveur. »

L’été peut créer des illusions alors qu’on est campé devant un merveilleux horizon peuplé, bruissant de cimes et de cascades baignées dans une ardente lumière. Que de fleurs, partout ! Gentianes, lis blancs et pourpres, pensées, violettes, orchis, arnicas, anémones, ancolies, sur les pentes rocheuses génépi, rhododendrons et edelweiss, soldanelles autour des neiges, célèbrent l’allégresse des beaux jours. Mais les frimas restent à l’affût. Dans une lettre datée du 16 août, Neff écrit : « L’hiver ne nous a quittés que le 29 juin et il est revenu hier matin. Il a gelé et j’ai vraiment souffert du froid. La veille, la grêle avait ravagé plusieurs collines ; il n’y a ni pâturage, ni fourrage et très peu de grains. La misère menace les pauvres Alpins. Encore s’ils étaient riches en Dieu, tout cela serait peu de chose, mais toutes les misères à la fois. Triste chose que ce pauvre monde. On voit qu’il est maudit ! » C’est bien ce qu’avaient fini par penser ceux de Dormillouse et ceux du creux du val, abandonnant toute espérance. Il est difficile, à la longue, de tenir, quand on à contre soi la nature et les hommes !

Et que dire du véritable hiver ! « Souvent nos cantiques ont pour accompagnement le roulement terrible des avalanches qui, glissant sur la surface lisse des glaciers, se précipitent de gradin en gradin comme d’immenses et magnifiques cataractes d’argent. » Quand, de nuit, revenant de quelque lointaine expédition, Neff regagne son nid d’aigle, à Dormillouse, des jeunes gens porteurs de torches de paille, de brandons enflammés, l’accompagnent pour tailler à coups de hache, des pas au point ou la cascade recouvre d’une épaisse couche de glace le sentier incliné sur le précipice. Imagine-t-on le retour du voyageur épuisé dans le village endormi sous la neige, se faufilant entre les murs blancs construits à la pelle, ouvrant enfin à tâtons la porte d’une chambrette glacée ? On comprend son cri : « Avec quelle force de pareils endroits ne s’élèvent-ils pas en jugement contre les hommes qui ont pu en forcer d’autres à chercher un refuge que dédaignent les bêtes de proie ! »

Aujourd’hui encore il faut gagner Dormillouse par le sentier que douche la cascade, orages, avalanches, chutes de pierre ayant impitoyablement balayé toute tentative de chemin carrossable. Et comme toujours, l’hiver, quand un malade « presse », il faut le descendre sur un matelas, devenu traîneau, retenu par des cordes. Tel, que nous avons connu, mourut pendant qu’on taillait les pas au pied de la cascade.

Évoquons ici un souvenir. Certain hiver, en janvier, ayant affaire aux Viollins, nous nous y rendîmes des Ribes. Distance, trois kilomètres. Dans les quarante-huit heures, deux mètres de neige étaient tombés que les mules attelées au triangle avaient renoncé à refouler car le blanc dépassait leurs oreilles. Un âpre vent du nord appointissait les aiguilles d’un froid de vingt degrés. Il nous fallut plus de trois heures pour franchir ces trois kilomètres, de la neige plus haut que le béret, totalement enseveli quand on abordait une « congère ». Nous ne serions sans doute pas arrivé aux Viollins si des jeunes gens pourvus de skis n’avaient, à notre intention, allant et venant, creusé sur la nappe blanche une façon de sentier d’où l’on glissait souvent dans les profondeurs ouatées. Il fallait alors nager plus que marcher.
- « Où êtes-vous ? » criait parfois une voix sympathique.
- « Ici ! »

Et une main trouait la surface… Quel retour, dans la nuit, sous les étoiles, par un froid encore plus sibérien ! Le « falot-tempête » dont on nous avait muni s’éteignait a chaque dégringolade. Qu’ils étaient beaux, à la flamme ressuscitée, les mille cristaux allumés au creux des tombes immaculées auxquelles nous tentions d’échapper !… De nouveau les étoiles… Mais où est ce qui fut le chemin, entre les pentes et la rivière glougloutante sous la glace ? … Sans le chien de la maison, venu à notre rencontre, bondissant hors de la neige comme un possédé, nous y serions peut-être encore ! …

Le récit de cette très modeste prouesse n’apparaît ici que pour permettre au lecteur d’imaginer ce que dut endurer, pendant quatre ans de haute montagne, le piéton Neff qui jamais ne s’écoutait, ne se dorlotait, parce qu’il y avait toujours des âmes à conforter de l’autre coté des monts. Ce qu’il appelait ses « rondes », incessantes, duraient vingt et un jours. « Il ne couchait pas cinq nuits dans le même lit. » Non pas courageux. héroïque. Et l’ignorant.
- Ne pensant qu’au salut, disait un paysan, il partait et courait comme un lièvre pour l’offrir de côté et d’autre.

Et l’octogénaire des Viollins :
- Ça le tenait aux chausses. Fallait qu’il évangélise ! La force d’En-haut l’accompagnait, bien sûr. Sans quoi il serait mort cinquante fois. De prudence, de pieds gelés, de chute au précipice, il n’était jamais question. Toujours en avant !

En avant pour catéchiser, pour prêcher, pour prier, pour chanter, pour enterrer et baptiser, pour activer le feu là où il a pris, pour « rallumer les brandons » là où ils sont éteints, pour créer des écoles, pour former des instituteurs. jamais découragé. Se contentant d’une paillasse dans quelque recoin, de repas froids, indifférent aux besoins de son corps, aux fatigues inouïes qu’il lui impose. En avant !
Et presque toujours seul, quoi qu’il lui en coûte.
« J’aime ma mère. je l’aime comme elle m’aime, je serais certes heureux de l’avoir avec moi. Mais où, avec moi ?… Moi aussi je pourrais me marier, avoir une compagne, une vie de famille, un chez moi. Mais que deviendrait cette oeuvre qui a toutes mes affections, que deviendrait ma femme toujours seule quand je serais appelé à errer de cotés et d’autres ? Elle serait au Queyras lorsque je serais à Freissinières ou en Champsaur ; et même en Queyras, elle serait à la Chalp d’Arvieux, où est le presbytère, lorsque je serais à Saint-Veyran, à Pierregrosse ou Fontgillarde, à Vars, à trois, quatre, cinq et huit lieues… Avoir devant les yeux une perspective de repos, de bien-être sur la terre, c’est une tentation. J’y suis sujet comme un autre mais je me le reproche, comme une grande sottise. Saint-Paul promet du repos aux fidèles, mais seulement lorsque le Seigneur sera revenu avec ses saints anges. »

« Âpreté du climat, triste aspect du pays, fatigues continuelles », tout cela est oublié « dans l’espoir que germeront quelques grains de la semence sainte qu’il m’est donné de répandre. Alors ces affreuses montagnes me sont agréables comme le Liban ou le Carmel. »

TRAVAIL EN PROFONDEUR

 

Sitôt qu’il connaît sa paroisse, Neff va au plus pressé : instruire les catéchumènes, petite armée : une centaine a Freissinières, abandonnes depuis plus de vingt ans, si bien que leur âge va de quatorze à trente-cinq ans, cinquante dans le Champsaur – à cinquante kilomètres de Dormillouse avec franchissement du col d’Orcières -, autant dans les vallées du Queyras, au total plus de deux cents. « Je bénis le Seigneur de ce qu’il m’a réserve ce travail… A Dormillouse, les cours ne peuvent être donnes que le soir, les garçons travaillant aux carrières d’ardoises, les filles gardant les moutons dans quelques rochers où la neige a déjà fondu. (On est en février) Ces cours se terminent vers onze heures du soir. Après quoi, aux lueurs des brandons de paille, les assistants regagnent leurs demeures. »

Cela ne va pas tout seul.
« On ne saurait croire combien il faut de patience avec ces jeunes gens à demi-sauvages, pour s’assurer de leurs besoins et y pourvoir. Si on leur demande une explication quelconque sur un sujet étranger a eux-mêmes, ils le font hardiment, suivant leurs lumières ; dès qu’il s’agit d’eux-mêmes, il est impossible d’obtenir la moindre réponse. Ils demeureront des mois entiers dans le doute et l’angoisse plutôt que d’ouvrir leur coeur ; et, pourtant, il serait difficile de les traiter avec plus de patience et de simplicité que je ne le fais. De tels caractères sont très fatigants à conduire ; j’en ai trouvé partout, mais ici plus qu’ailleurs. » Poids lourd à porter. « je ne me sentais guère de feu et de vie… Un soir, ne sachant que faire, je sortis et allai prier à l’étable. J’avais le coeur mort… Que de soupirs j’ai poussés en traversant la montagne. » En avant quand même !

Écoutons encore l’octogénaire :
- Quand on n’a pas retourné la terre depuis vingt ans ! Déjà la, peine qu’il faut pour labourer d’une année à l’autre. Alors vingt ans ! Ce qu’il a dû peser sur l’araire pour nous atteindre ! Ben, il y est arrivé à force de soins et de patience. Il a tout force, tout ouvert, tout retourné…

Besogne lente, difficile. Au Queyras le sol est plus dur encore. « On y est plus froid, plus mort, surtout à Arvieux. Depuis que j’ai reconnu leur endurcissement, je leur parle d’une façon terrible. je ne conçois pas comment ils peuvent le supporter. » Et l’artilleur reparaît : « Mais c’est tirer dans un rempart de terre glaise : le boulet entre et rien ne bouge. »

 

Souvent, Neff revient sur ce sujet : « À Arvieux, les catéchumènes prennent de l’intelligence, comprennent assez bien la doctrine, mais ils n’en sont point encore touches. Les grandes personnes semblent des âmes de terre grasse. Elles ne résistent pas, mais ne sentent rien du tout… La parole de l’homme n’est pas l’épée à deux tranchants. Il faut que le Seigneur y mette la main Lui-même. »

Il arrive que Neff se laisse aller au découragement : « Triste métier que celui d’évangéliste quand on voit si peu d’âmes disposées à recevoir la Bonne Nouvelle ! On jetterait des fois l’outil de détresse. » Il pense alors aux prophètes, si souvent seuls, sans un frère à qui confier leurs peines. Eux aussi prenaient parfois la décision de tout abandonner. Mais Dieu ne le leur permettait pas. « En attendant qu’un nouveau jour s’ouvre, je travaille à l’essentiel ; je prêche l’Évangile tant bien que je puis à ceux qui veulent l’entendre. Du reste, que la personne de l’ouvrier soit comme suspendue a un fil, n’importe ; s’il est utile, Dieu le soutiendra ! »

À tout prix, il faut tenir ! Et Neff écrit de Saint-Veyran, le 17 juillet 1824:
« Ce n’est pas quand un ennemi est dans la place qu’on peut aisément la fortifier : il faut qu’elle soit prête quand il arrive. Ce n’est pas quand on se flatte d’une longue paix, quand on la désire ardemment, quand on tremble à l’idée de la guerre, qu’on peut s’armer et préparer une vigoureuse défense. Veillons en tout temps, car le lion rôde autour de nous et il ne se contentera pas toujours de rugir… Eût-on la mort dans l’âme, il faut faire bonne mine devant sa troupe. C’est ainsi qu’on se fortifie soi-même. »

C’est peu après le 29 août 1824, qu’eut lieu la dédicace du temple de Freissinières, aux Viollins. Les autorités civiles et ecclésiastiques – de nombreux pasteurs – avaient été invités. À part le sous-préfet d’Embrun, catholique, et un vieux pasteur venu des Vallées du Piémont, « tous eurent quelque prétexte à manquer. Sans ce vieillard qui n’a pas craint, à soixante-treize ans, de passer les Hautes-Alpes, je me serais trouvé seul, ce qui eût été un affront pour l’Eglise de Freissinières. ».

Tout était prêt, cependant, pour l’accueil. Un arceau de feuillage ornait et ombrageait l’entrée du temple pour préserver de l’ardeur du soleil les auditeurs qui ne pourraient trouver place à l’intérieur. Les choses commencèrent assez mal. Dès son arrivée, la veille, le pasteur vaudois fit de son peuple un éloge pathétique ; puis déclara qu’ « un demi-honnête homme vaut mieux que rien du tout », qu’on ne peut guère souhaiter mieux, ajoutant à l’adresse de Neff, jugé trop zélé :
- « Si vous lisez M. Vincent de Nîmes, lumière du siècle, vous verriez qu’il ne faut pas trop tendre la corde et savoir s’accommoder au siècle. »

L’évangéliste répondit vivement :
- « Voulez-vous donc envoyer le Saint-Esprit à l’école de M. Vincent et réformer l’Évangile comme les modes ? Je croyais que c’était le Christ et non M. Samuel Vincent, qui était la lumière du siècle ! »

La discussion prit un tour véhément. Toutefois, quand Neff se rendit dans la chambre du bouillant vieillard pour lui souhaiter un heureux repas, il recueillit ces paroles :
- « Cher ami, j’admire vos principes, mais, au nom de Dieu, ne dites pas de mal de M. Vincent ! »
« Je le lui promis en souriant, à condition qu’il n’en parlerait plus. »
Et l’on s’embrassa.

Le lendemain, dès neuf heures, grand concours de peuple. On est même venu des vallées voisines et la foule reflue à l’extérieur du temple. Le combatif septuagénaire prêche sur ce texte : « Ne vous fiez point sur des paroles trompeuses en disant : C’est ici le temple de l’Éternel. » « Quoiqu’âgé, nous confie Neff, il prêche encore avec la force et la facilité d’un jeune homme, mais c’est la loi toute pure, spirituelle tout au plus. Telle que s’il n’existait point d’Évangile et point de Sauveur. » Même jugement porté sur le sermon d’un collègue absent, représenté par un texte qui demeura, semble-t-il, inédit : « Il ne contient point d’erreurs proprement dites, et même on pourrait dire que la vérité s’y trouve, mais tellement fondue dans des riens qu’il faudrait passer à l’alambic des centaines de tels sermons pour en faire un qui fût capable de réveiller les âmes. »

La cérémonie achevée « nous allâmes dîner avec M. le Sous-Préfet… Ce magistrat me parut fort aimable, franc et d’une grande popularité ; il touchait la main aux plus chétifs montagnards, leur parlait patois et repoussait avec humeur les louanges. Il est botaniste, excellent agronome, s’intéresse beaucoup à la commune de Freissinières où il vient souvent pour visiter un troupeau de chèvres du Thibet qu’il y tient pour le Roi, »

La foule demeurant aux Viollins, Neff prêche encore l’après-midi et le soir, désireux de lui donner plus substantielle nourriture que celle qu’elle avait absorbée le matin.

Sitôt le temple inaugure, Neff se remet sur sentiers et chemins. On le voit et l’entend à Briançon, dans tous les villages de la paroisse, puis il franchit le col d’Orcières. « En passant cette montagne à la fin de l’été, on voit les quatre saisons : le printemps, près des tas de neige où le crocus, la gentiane, d’autres fleurs, commencent à fleurir ; ailleurs (près de Dormillouse), les moissons blanchies ; près de là les blés de l’année prochaine, déjà verts, et les feuilles jaunes annonçant l’automne ; et, sur le col, neige et glace font trouver un hiver éternel. »

À Saint-Laurent-du-Cros, Neff reprend la charrue et laboure les coeurs. Entre temps, il écrit lettre sur lettre pour encourager ceux qu’il a « remués » ailleurs, trouvant le mot qui touche, qui incite à la réflexion.

Et, fin septembre. il franchit une fois encore les deux mille sept cents mètres du col d’Orcières. « Le temps fut très mauvais et les montagnes étaient couvertes de neige… je voulais prêcher à Dormillouse où l’on m’attendait ; pour faire le tour (par Gap et la vallée de la Durance) il m’eût fallu vingt lieues et non cinq. Je pris un guide et une bouteille de vin de Provence. Armés d’un gros bâton chacun, nous nous acheminâmes vers le col. Il y à trois grandes heures de montée depuis Orcières ; nous en fîmes une et plus sur le sec ; puis la neige… Elle tombait abondamment et un épais nuage nous enveloppa… Nous en avions jusqu’aux genoux. Une grêle. poussée par un vent terrible joignait son bruissement sourd aux éclats de la foudre, aux roulements des avalanches… ; nous voyions les éclairs briller au-dessous autant qu’au-dessus et à coté… Enfin, nous arrivâmes sur le col où la neige était amoncelée à plus de trois pieds et le vent insupportable… On redescend tout de suite. Quelques pas et nous étions presque à l’abri. Je donnai alors à mon guide un franc. À Chamonix il en faudrait six, ou plus. Il me restait deux lieues jusqu’à Dormillouse. Le brouillard se leva et je vis quelques pointes de rochers dorées des rayons du soleil. Je chantai alors quelques versets du Te Deum… Pressant le pas je trouvai bientôt la trace des troupeaux que la neige avait chassés dans la vallée… À Dormillouse, on ne fut pas peu surpris de me voir arriver par le col. »

Pour se reposer de cette équipée, son culte terminé, après quelques heures de sommeil, Neff abat les soixante kilomètres qui le séparent de Saint-Véran, puis d’Arvieux. Chemin faisant, il trouve encore moyen de préparer une tisane pour la mère, malade, de six enfants. Rester à la Chalp plus d’un jour, comme on le lui demande ? Alors, les autres, que deviendront-ils ? « Je pars pour Briançon, pour Freissinières, etc. Priez pour moi et pour les pauvres Alpins. »

Nous nous lasserions plus vite que Neff si nous tentions de le suivre. Pareil à l’écureuil, toujours à sauter d’arbre en arbre, il saute, lui, de val en val, porté « par la forte qu’il a » qui semble se nourrir de la fatigue du corps. Seul, le bâton de route diminue ; ce qui en avait été la pointe s’arrondit, s’écrase. Ce n’est pas sans émotion que nous avons tenu en main, certain jour lointain, cet humble témoin des incessants déplacements de l’apôtre des Hautes-Alpes.


CHEZ LES VAUDOIS DU PIÉMONT

 

Neff se devait à lui-même de franchir un jour le col de la Croix, au fond du Queyras, pour visiter les Vaudois du Piémont. Parvenu sur son sommet, il s’écrie : « Humble vallée arrosée du sang de tant de martyrs, es-tu aussi devenue aride ? Lampe ardente qui a si longtemps brillé dans les ténèbres, es-tu éteinte pour toujours ? »

Nous ne pouvons que rappeler à grands traits la magnifique histoire de ce coin de terre. Dans les temps anciens, ses pasteurs, appelés barbes, parcouraient le pays deux à deux, en missionnaires. Les chroniques signalent leurs fréquents voyages au Queyras, à la Vallouise et à Freissinières, auprès de leurs frères en la foi. En marge de leur sacerdoce, ces barbes exerçaient une profession profane : colporteurs, artisans, médecins. Ils s’occupaient des malades, des indigents, servaient d’arbitres dans les conflits locaux et admonestaient tièdes et fautifs. Leur doctrine ? Autorité de la Bible, Trinité en Dieu, état de péché des hommes. « Lo premier article de la nostra le es que nos croyons en un Dio payre, tot puissant… Local Dio es un en Trenita…. Nous sommes conçus en péché et misère. L’âme traîne après elle une souillure. Péché, souillure et iniquité, nous suivons ; pensons, parlons et agissons déloyalement. » Il n’y a de salut, gratuit, que par le Christ et la foi agissante en charité.

 

 

 

Ces Vaudois du Piémont admettaient la confession, mais elle doit, d’abord, s’adresser à Dieu et du fond du coeur, ensuite, seulement, au barbe, pour prendre conseil. Nul ne doit se reposer sur quiconque pour son salut. Entre Dieu et les hommes, aucun intermédiaire. « Appelle à ton secours le Seigneur et il t’exaucera. »

Les barbes furent les premiers à écrire en langue romane. Leurs poèmes religieux ont une beauté simple, dépouillée.

 

 Ces vallées, aujourd’hui italiennes, furent une terre de refuge où l’on vit, comme à Freissinières, monter les survivants des massacres de Mérindol, de Cabrières, de Lourmarin, rejoints par de nouvelles persécutions. De siècle en siècle, les Vaudois se défendirent comme des lions. On connaît leur retraite en Suisse, leur retour au pays natal ou les attendaient de dures tribulations. Après quoi, toujours comme à Freissinières, se leva l’aube de temps plus tranquilles ; avec la paix, la tiédeur, presque l’indifférence, à quoi Neff allait se heurter.
C’est Antoine Blanc, frère du pasteur de Mens, qui accueille le voyageur à la Tour. « Vous êtes attendu ici comme le Messie. On languit de vous voir et de vous entendre. »
Jusqu’à un certain point, car on dort sur ce versant des Alpes. Le vieux pasteur qui fut à l’inauguration du temple des Viollins et en tenait si fort pour M. Vincent, de Nîmes, ne cache pas qu’il est difficile de célébrer deux cultes le même dimanche.
- C’est qu’il y a taulas, tir à la cible, et bal devant le temple, Alors, le service du matin, le plus tôt possible. Un second, d’après-midi ?… Très court !
« Je contins mon indignation, confie Neff au papier, me promettant bien cependant de ne pas asservir le service de Dieu à celui de la vanité : car il n’est que trop vrai que dans plusieurs églises vaudoises on hâte le service divin pour laisser plus de place aux plaisirs. »

En l’honneur de l’hôte étranger, on renonce pourtant au bal et le crépitement du tir cesse en temps opportun. Véhément, Neff prêche sur ce texte : Qui n’a pas l’Esprit, n’a pas le Fils. Tièdes et indifférents sont sérieusement secoués. Depuis longtemps. ils n’avaient entendu pareil langage.

Battant le fer, même s’il n’est pas chaud, pendant quinze jours le fougueux évangéliste organise des réunions du soir. Seul, le pasteur Meille, respectable vieillard, montre quelque compréhension.

Un dimanche est consacré à l’Eglise de Saint-Germain : « je fis ouvrir de grands yeux à mes auditeurs quand je leur déclarai que non seulement ils n’étaient pas régénérés mais qu’ils n’avaient peut-être jamais vu qui le fût ! »

Au cours de nombreuses visites, Neff constate « que les pasteurs sont la tiédeur même pour ne rien dire de plus ». Il prêche à la Tour sur la vision des ossements secs. On imagine aisément le parti qu’il en tira. Jugement sévère : « Les Vaudois foulent indignement dans leurs jeux profanes le sang et la cendre de leurs bienheureux aïeux tandis que leur nom, comme un vrai fantôme et comme l’ombre sainte d’un corps qui n’est plus, émeut encore en leur faveur les Églises les plus éloignées. »

 

 Il était temps que Neff repassât le col de la Croix ! Un homme de Saint-Jean lui dira, peu après :
- « Vous avez eu bon nez, M. Blanc et vous, de partir, l’autre jour, autrement vous étiez coffré. Sa Majesté Sarde, informée que des Ministres étrangers avaient prêché dans ses États, a écrit aux Vaudois une lettre fulminante que les pasteurs ont été obligés de lire en chaire dans toutes les églises. Vous encore là, on ne sait pas ce qui serait arrivé. »

Par les soins de l’Intendant de Pignerol, le gouvernement avait en effet réprimandé les « coupables ».
Ne pouvant plus, désormais, pour les secouer, Neff écrivit lettre sur lettre aux dormeurs d’au delà des monts, les harcelant jusqu’à ce qu’une flamme couronnât ce brasier éteint.

« Ah ! je puis maintenant dire comme le Seigneur : je suis allé porter le feu au Piémont. Que puis-je ajouter, s’il est allumé ? »
Et il est resté allumé !


LA GLACE FOND

 

Neff a passé trois semaines au Queyras qu’il quitte « le coeur serré ». L’âme en souci, il arpente le sentier qui se faufile au creux de la gorge ténébreuse du Guil, vivante image de l’enfer. Comme il arrive à Freissinières. François Berthalon, le « sévère » Berthalon, quitte le champ où il besogne et s’approche, « l’air riant », de l’éternel voyageur.
- Bienvenue ! Vous êtes ardemment désiré. Je crois que, cette fois, le Seigneur a bien travaillé !
Certes !

 

 Que s’est-il passé ?
« Tous les visages semblaient changés… Vives démonstrations de joie auxquelles succédaient des larmes… Je devais m’arrêter partout… Il me fallut trois jours pour arriver à Dormillouse, le Jeudi Saint (1825). »

Les catéchumènes étaient descendus jusqu’à la cascade, à la rencontre de leur pasteur. Le soir même, réunion jusqu’à onze heures, mais les jeunes hommes restèrent longtemps après. « Étant sorti pour prendre l’air, j’entendais dans une maison voisine des pleurs et des lamentations, comme pour un mort ; je m’approchai et reconnus que c’étaient les jeunes filles réunies chez Suzanne qui, touchées par sa parole pleine de vie, pleuraient leur trop longue indifférence… Scène touchante, paroles plaintives, entrecoupées, auxquelles les expressions et la prosodie du Patois donnaient une âme dont le français n’est pas susceptible… je me retirai sans bruit et allai rejoindre les jeunes gens, pas moins attendris. »

Le lendemain, 31 mars, jour du Vendredi-Saint, Neff descend à la Combe (les Viollins). « La plus profonde tristesse était encore peinte sur les visages. » À dix heures, le temple est rempli par les gens accourus de toute la vallée. Au nombre de cent, les catéchumènes sont assis au pied de la chaire. « Je leur adressai un discours sur : Comme des enfants nouvellement nés… Le Seigneur m’assista puissamment. L’assemblée fondait en larmes. Beaucoup de jeunes gens, surtout des filles, étaient à genoux. Quand il fallut réciter le voeu du baptême, je n’en trouvai aucun qui put aller jusqu’au bout ; les sanglots étouffaient les voix. Je fus obligé de réciter pour eux. Puis, élevant les mains pendant que tous étaient prosternés, j’invoquai sur eux la bénédiction du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Après le service, la plupart restèrent à genoux sans paraître s’apercevoir que c’était fini. »

À deux heures, on se retrouve pour le service de la Passion selon le rite morave. « L’émotion fut encore plus grande que le matin ; peu de personnes pouvaient chanter ; deux de nos chantres, surtout, ne firent que verser des larmes. » Et le soir, aux Mensals, « réunion nombreuse et familière, jusqu’à minuit ». On se rassemble encore le lendemain matin, 1er avril, le soir à Pallons où l’on s’entretient jusqu’à deux heures de la nuit. Pâques ! la communion prise par des centaines de fidèles (on peut les nommer ainsi maintenant). Assemblée compacte, encore, l’après-midi, le soir, le lendemain, et par trois fois à Dormillouse !

 

 Ici, il convient de citer, et longuement :
« Ainsi se passa cette semaine vraiment sainte pour cette vallée. On ne l’y avait jamais célébrée. Cette fois, c’était tout à fait fête ; la jeunesse, surtout, semblait animée d’un même esprit, et une flamme vivifiante se communiquait de l’un à l’autre, comme l’étincelle électrique. Pendant ces huit jours je n’ai pas eu, en tout, trente heures de repos ; on ne connaissait plus ni jour, ni nuit. Avant, après, entre les services publics, on voyait les gens réunis en divers groupes autour des blocs de granit dont le pays est couvert, s’édifiant les uns les autres. Ici on lisait le Miel découlant du rocher ; là, le Voyage du Chrétien ; plus loin, Suzanne Baridon parlait de l’amour du Sauveur tandis que le sévère François Berthalon représentait aux jeunes hommes l’horreur du péché et la nécessité de la repentance. Dans ces petites réunions, les larmes coulaient comme au temple et on y observait le même recueillement… Frappé, étonné de ce réveil subit, j’avais peine à me reconnaître. Les rochers, les cascades, les glaces même, tout me semblait animé et m’offrait un aspect moins sévère. Ce pays sauvage me devenait agréable et cher, dès qu’il était la demeure de mes frères… N’oublions pas toutefois qu’il y a plus de fleurs au printemps que de fruits en automne et qu’au moment d’un réveil, bien des âmes, entraînées par le mouvement général, paraissent animées sans l’être effectivement, comme un caillou au milieu d’un brasier serait pris pour un charbon vif… Quoiqu’il en soit, c’est ici une oeuvre de l’Éternel !… Faisons comme les sentinelles qui veillent sur les murs d’une forteresse ; crions-nous, les uns et les autres : « Sentinelles, prenez garde à vous ! »

 

 On peut se demander comment, si souvent absent pendant des semaines, Neff put atteindre jusqu’aux racines de ces âmes si longtemps tièdes. C’est que, en vrai chef, il savait se faire aider. Partout, dans chaque village de chaque vallée, il avait désigné, pour approfondir son travail, ceux et celles dont il était sûr, chargés de visiter, d’exhorter à la vigilance. Suzanne Baridon était, à Freissinières, une de ces « monitrices ». Ses lettres la montrent enjouée, d’une vive intelligence « toujours prête à courir sur le rempart de la foi ». À l’heure ou Neff récolte les fruits de son écrasant labeur, son nom ne doit pas être oublié.

 

Dans le même temps, pour que chacun possède une Bible à son foyer, un volume de sermons – Nardin – à méditer aux heures où l’on garde les troupeaux, l’infatigable fonde une Société biblique. Il en coûte quelque argent et l’on n’en a guère. Mais l’un s’embauche comme ouvrier aux ardoisières, un autre comme berger des moutons de Provence. Comment acquérir dans cette famille des Mensals, non pas un, car on a bon appétit, mais deux exemplaires de Nardin ?
- Quoi, dit un des fils Besson, ne voulions-nous pas acheter un jeune porc ?
- À la place, répond une soeur, ne pouvons-nous pas engraisser un bouc ?

Tous :
- Oui, oui, les sermons, les sermons ! Point de cochon. Nous ferons la soupe tout de même.

Alors le père, gravement :
- Soit, je le veux bien aussi.

Après ces huit jours qui virent la résurrection de Freissinières, Neff passe le col d’Orcières, appelé par ses cinquante catéchumènes du Champsaur. L’activité du « juif errant » comme on l’appelle au Queyras, où on lui en veut de ne pas rester sur place, reprend de plus belle. En avant ! Il ne pouvait se croiser les bras, se livrer au repos, quand il voyait tant d’ouvrage et si peu d’ouvriers.

Lisant ce qui précède, on peut ironiser : surchauffe, influence morbide d’un évangéliste exalté, habile à capter les âmes des timides, à leur arracher des larmes, excitation sans lendemain, feu de paille !

Erreur profonde. Ce lendemain dura plus d’un siècle et chez plusieurs dure encore. Grâce à la conquérante ardeur de Félix Neff se succédèrent là-haut des hommes et des femmes a la conscience droite, au ferme vouloir, a la foi vivante et joyeuse. Familier de Freissinières dès notre lointaine enfance, fils d’une mère qui devait au « Bienheureux » un rayonnement d’âme exceptionnel, nous pouvons en témoigner. Au feu allumé sur les monts comme au creux des vallées, plusieurs générations, issues d’une génération transie, enfin réchauffée, ont demandé cette chaleur du coeur sans laquelle on n’existe pas. À tout ce qui s’est fait de bien et de beau, dans ce recoin rocheux, le Genevois Neff a présidé et préside encore. Théophile de Félix, descendant en ligne directe du sévère François Berthalon, celui qu’on appelle à Freissinières la Voix de la vallée, parlait vrai quand il nous disait récemment dans sa chambrette voûtée, aux parois ornées de versets bibliques tracés au pinceau :
- On lui doit tout ! Loué soit le Seigneur.


QUAND NEFF PARLE

 

Le rébarbatif col d’Orcières, Neff le franchira une fois de plus, en novembre 1826, pour aller participer à la dédicace du temple de Mens. Dix robustes chasseurs de chamois l’accompagnent jusqu’à son sommet « recouvert par quatre ou cinq pieds de neige. fraîchement tombée ». Là, à Mens, « nous n’avons pas eu le crève-coeur d’entendre des prédicateurs à la mode comme cela serait sans doute arrive s’il avait fait beau temps ». Le messager de Freissinières parle sur ce texte : Vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle.

Comment Neff prêchait-il ? Quelle était la substance de son message ? Peu de ses sermons, malheureusement, ont été confiés à l’écriture. Mais ses lettres nous en donnent, fréquemment, le plan et même certains passages. Neff, en effet, est un improvisateur ne, domine par la fougue de son tempérament. Ses prédications, certes, il les « construit » sur les sentiers alpins, dans la neige, en diligence, mais n’entend pas dresser entre son ardeur et l’attention de l’auditoire, la rigidité de phrases tracées sur le papier. Il laisse parler son coeur, donné à l’émotion du moment. Comment, si l’on lit ou récite, établir un contact direct, passionné ? Neff improvise donc, presque toujours, guidé par des idées longuement méditées ; à la parole, cueillie en quelque sorte, sur le front des auditeurs, dont les préoccupations, acquiescements ou résistances sont surprises par ce regard de l’âme auquel rien n’échappe, de les traduire avec le maximum d’efficacité.
- Avant de s’adresser à nous, il nous regardait longuement. Soudain, ça partait ! Et le torrent emportait tout !
Torrent, certes, mais qu’une minutieuse préparation canalise pour mieux utiliser son élan.

« Nous avons eu le privilège, écrit A. Peloux, d’avoir entre les mains quelques manuscrits de méditations de Félix Neff, feuilles jaunies par le temps, remplies d’une écriture fine, irrégulière, tourmentée ; beaucoup de ratures, de surcharges ; des pages entières effacées, presque illisibles. Des expressions sont remplacées par d’autres plus heureuses ou plus fortes. Certaines phrases sont soulignées. »

Voici quelques fragments de l’un des rares sermons de Neff (dédicace du temple de Mens), dont l’essentiel est venu jusqu’à nous. Mais prêché, c’est-à-dire parlé, il fut sans doute assez différent.

« Quand on élevait le magnifique temple de Salomon, toutes les pierres, tous les bois qu’on y apportait étaient si bien taillés et préparés qu’on n’y entendait, dit l’historien sacré, ni marteau, ni hache, ni aucun instrument de fer, non plus qu’aux ardentes fournaises, entre Succoth et Tsarthan, où l’on fondait l’airain pour les vases sacrés… Ainsi, dans le ciel, le majestueux sanctuaire s’élève sans bruit, sans effort ; tout y arrive pur et parfait. »

Mais nous, les hommes, nous besognons encore dans les carrières.
« Que de pierres informes, de rebuts, de débris inutiles, que d’objets d’un usage passager !… Combien d’arrangements provisoires ! Que de mercenaires, d’étrangers, occupés dans ces carrières, comme les ouvriers d’Hiram et qui, comme eux, n’entreront jamais dans le sanctuaire ! Que de dissensions entre les travailleurs, même les plus fidèles ! que de conjectures, de discussions vaines au sujet du but final et du plan qui n’est connu que du grand architecte, de lui seul ! Chercherons-nous dans ce chaos la véritable Église, le Temple spirituel ? Voudrons-nous la composer de l’ensemble de tous ces blocs informes, ébauches, ou seulement de ceux qui nous paraîtront déjà préparés par le Maître ?… »

Et ces lignes où l’on saisit sur le vif la « manière » de Neff prédicateur :
« Si un homme chargé de dettes, prêt à être livré à ses créanciers entre les mains de la justice et plongé dans un cachot, recevait tout à coup la nouvelle qu’une riche succession vient de lui échoir et qu’il aura non seulement de quoi payer ses dettes mais encore de quoi établir richement sa famille et vivre dans l’opulence, quelle joie n’éprouverait-il pas ? Personne ne le blâmerait de ses transports. On dirait au contraire : – Il a bien raison de se réjouir… Avez-vous jamais éprouvé rien de semblable en entendant la nouvelle de votre salut par Jésus-Christ ?… Et si l’on venait vous dire à cette heure, en vous montrant une montagne escarpée : – Vous voyez ces rochers, ces précipices, ces cavernes ténébreuses ? Voilà bien des périls, mais il y a de l’or… Quel est celui d’entre vous qui ne tressaillerait pas, qui ne sentirait pas naître en lui une nouvelle vigueur, une nouvelle ardeur, qui ne mettrait tout en oeuvre pour parvenir à cette précieuse mine ?… Votre coeur a-t-il jamais tressailli de cette manière en pensant au trésor inépuisable de la grâce divine, à cette source vive qui jaillit jusqu’à la vie éternelle ?… »

Ardeur et simplicité. Comme il convient devant des auditoires inaptes à suivre le jeu des pensées abstraites : des images, des comparaisons.

 

« Comme les eaux de la mer baignent également la baleine et le plus petit coquillage, comme une pluie abondante arrose suffisamment le chêne et le gramen, ainsi l’amour de Dieu, embrasant tous les êtres qui vivent en lui, rassasie pleinement chacun d’eux comme s’il ne s’occupait que de lui.

« Le chrétien est citoyen du ciel ; s’il est souvent obligé de s’occuper des biens périssables, tel un plongeur qui vient respirer à la surface de l’eau, on le voit revenir aux choses divines, son élément naturel.

« Ceux qui prétendent n’avoir pas le temps de travailler à leur salut savent bien trouver du temps pour toute autre chose ; quand ils ont un procès à suivre, une affaire importante à terminer, ils savent bien prendre le temps nécessaire pour s’en occuper ; ils y pensent beaucoup et en parlent à tout le monde, sans pour cela abandonner leurs travaux ordinaires. »

« Si toute une armée dévorée par la soif se porte vers une petite fontaine, on conçoit que le plus grand désordre y régnera parce que, craignant que l’eau ne manque, chacun voudra boire le premier ; tandis que s’ils vont boire au bord d’un grand fleuve – les Évangiles – tout se passera sans contestation.

« Quand on parle d’eau à quelqu’un qui se pâme de soif, de bon vin à un ivrogne, de mets exquis à un gourmand, de fortune à un avare… on voit que leur âme se dilate, que leur coeur palpite… ; mais, pour la parole de vie, la grâce et la gloire du royaume céleste, l’âme est tiède, le coeur mort.

« On prie comme si l’on faisait une commission pour quelqu’un d’autre ; on se contente de faire cette commission et l’on se met peu en peine de réussir.

« Si l’on voulait combler un lac, on y jetterait des pierres, longtemps, avant de rien connaître de ce travail. Ainsi en est-il de l’oeuvre de Dieu ; c’est un grand abîme que celui de l’incrédulité et de la corruption du monde ; on peut, pendant longtemps, y jeter force paroles, force livres, force prières et force supplications, sans que rien ne paraisse. Et pourtant rien n’est perdu. »

 

Direct, pressant, « l’âme en bataille, Neff rendait la parole de Dieu si claire qu’on était étonné de ne pas l’avoir comprise plus tôt. » (Blanc.)

C’est que, nous l’avons dit, de cette parole, Neff ne s’éloignait jamais. Il en tissait, littéralement, prédications et conversations « suant sang et eau » pour montrer que le message divin est valable dans toutes les circonstances de la vie, qu’il la domine, l’éclaire, lui donne ses points de direction.

« En dehors de l’Escriture, il n’y avait à ses yeux qu’incertitude ; il lui soumettait son intelligence, il « prêtait son oreille à son langage comme à celui d’un ami, d’un maître donnant des leçons. » (Martin Dupont.)

Biblique, totalement biblique. Mais sans étroitesse. jamais il ne s’égare dans de stériles discussions dogmatiques, dans la controverse qu’il a en horreur, dans les querelles d’église à église, d’église à secte. Ce fils du Réveil ne mène pas la guerre contre les Églises dites nationales. « Il vaut mieux se servir du filet de la parabole et le raccommoder que le déchirer et le détruire. » Avant tout, où que l’on milite, tenir sa conscience en éveil, la vouloir vigilante, car « elle est comme le chien de garde ; à force de voir passer et repasser quelqu’un, il s’accoutume et n’aboie plus, si ce n’est pour les étrangers ».

Toujours et partout du positif ! Attaquer moins les autres que soi-même, pour se transformer et vigoureusement. « On est trop théologien, trop savant, trop riche. L’Évangile est une plante des déserts et des montagnes qui dégénère par trop de culture et d’engrais: elle se répand alors en feuillage et porte peu de fruits… La vraie foi consiste à s’attacher à tout ce que l’Évangile enseigne et non, exclusivement, à une vérité, ou à un certain nombre de vérités, ou seulement à des vérités. »

« On finit par mettre plus d’importance à des riens qu’à l’Évangile même… On coule le moucheron et on avale le chameau. On se glorifie de porter la croix du Christ et l’on ne porte que la sienne… Ayons des vues plus élevées ; repoussons cette gaine qui va toujours en se rétrécissant, où l’on se serre chaque jour davantage et où l’on n’est jamais assez esclave… Avec la profession de foi la plus orthodoxe, dans l’église la plus pure, une âme, qui manque intérieurement de droiture d’intention, ne peut que végéter misérablement. Tout est provisoire, dans ce monde, l’Eglise comme le reste. Pour une nuit que nous y passons, pas n’est besoin d’y bâtir une forteresse ; une légère tente, un chariot couvert, comme chez les peuples nomades, sont plus que suffisants. Demain, s’il plaît au Seigneur, nous serons dans la liste de Dieu. »

« Combien le Seigneur doit être affligé en voyant ses enfants se chicaner sur des mots, s’enfermer dans d’étroits systèmes, réduire à une vaine science sa divine Révélation, employer leur temps et leurs forces à harceler leurs frères tandis qu’ils ont, au dehors, tant d’ennemis à combattre. »

« Je crois que nous devons annoncer Christ et Christ ressuscité sans entrer dans des discussions peu édifiantes sur des points de doctrine contestés entre les chrétiens, laissant à Dieu les choses cachées et nous attachant avec simplicité aux choses directement salutaires pour nos âmes, propres à nous rapprocher de Dieu et à nous unir à nos frères par le lien de la charité. »

À deux de ses catéchumènes, devenus étudiants en théologie, Neff écrit :
« Soyez savants dans les langues… Mais rappelez-vous le temps où vous reçûtes l’Évangile en simplicité de coeur… Ne soyez point présomptueux, ne pensez pas qu’on puisse essayer de tout impunément… Ayez de l’huile dans vos lampes, ayez du sel en vous-même, tenez-vous près de la source de toute lumière… Édifiez-vous mutuellement, écartez les questions oiseuses, priez ensemble et serrez les rangs comme peloton de fantassins serrés par la cavalerie. »

Nous lisons sous la plume de l’un de ces étudiants, devenu le pasteur Martin : « Neff était une espèce de Saint-Cyran réformé. Il parlait avec à propos et autorité, allait droit au but. La misère de l’homme et la grâce étaient le double levier qu’il maniait avec un art extraordinaire. Il était difficile de lui échapper. On sentait qu’il avait raison, qu’il avait plus d’une fois trop raison. Il fallait se soumettre ou se révolter. Aucune place pour les demi-mesures. »

La théologie de Félix Neff ? On vient de le voir, elle est simple, à l’emporte-pièce, comme l’homme.

À ceux qui l’écoutent, il dit et répète : l’homme naturel est tout faiblesse, contradictions, foncière hypocrisie ; cultivant ses péchés, le péché, il court à sa perte. Seul, le même éternellement, le Christ peut anéantir et sauver cet homme naturel. « Demeurez attachés au cep car, hors de lui, vous ne pouvez rien faire. » Alors, si nous avons entendu la grande voix, pas de « propre justice » : « Exhortons-nous les uns les autres, à la charité, à la miséricorde…

Soyons bons, même avec les plus grands ennemis. Haïssons leurs oeuvres, combattons leurs principes, empêchons-les autant que possible d’obscurcir le conseil de Dieu, mais aimons-les, prions pour eux.
Souvenons-nous que nous sommes de la même fange qu’eux. »

Fort de ces convictions, Neff ne connaît aucun obstacle, aucune considération qui puisse le retenir dans les voies de la prudence humaine, de la fausse sagesse humaine. Économiser ses forces serait une lâcheté. Il n’a qu’une passion et elle le dévore : à l’exemple de son Maître, sauver ce qui est perdu.

Combien Neff était opposé à une vaine phraséologie, aux redites dans le vide, à l’éloquence sacrée, ce qui va suivre nous le révèle.
Une veuve du Queyras lui demande comment il faut prier.
« Je le lui expliquai en patois. Elle fut très étonnée d’apprendre qu’un simple soupir, deux ou trois paroles montées d’un coeur sincère, humble, fussent une prière, la seule chose nécessaire ».

De cette seule chose nécessaire, Neff fait sa quotidienne nourriture. Il en est le prisonnier. Toute sa richesse, il la tient d’elle. Et il la proclame en temps et hors de temps. Malheur à moi si je n’évangélise ! « Prenez garde que vos mains ne deviennent lâches pour la prière ! »

 
DES ÉCOLES, DE L’EAU !

 

Il va de soi que nous n’avons pu suivre Neff dans ses faits et gestes, en obéissant toujours à l’exacte chronologie. La, comme ailleurs, il est plus clair et plus intéressant de sérier les questions. Neff ne compartimentait pas ses efforts. Pour lui, évangélisation, éducation, instruction, réformes sociales formaient un tout logique et cohérent.
À quoi sert de mettre la Bible aux mains de gens dont beaucoup ne savent ni lire, ni écrire, rivés à leur patois ?

Un des premiers soucis de Neff fut donc de créer des écoles, à Freissinières surtout, dont la population, terrée au creux du val ou égaillée sur les rocs, demeurait à l’écart de tout. Deux « régents », formés par ses soins, sont appelés du Queyras. Mais où vont-ils enseigner ? À Dormillouse un local peut être aménagé dans une grange « qui appartenait au village comme bâtiment commun ». L’idée à peine née, on se met au travail. Chaque famille fournit un homme et un âne pour amener sur place pierres et sable. Neff ne se borne pas à encourager les travailleurs : il choisit les meilleures pierres, puis, plomb et règle en main, dirige maçons et charpentiers. « Dans une semaine notre chambre fut murée et plafonnée. » Après quoi l’éternel pèlerin disparaît pendant des semaines. À son retour, il fait poser les cadres des fenêtres, fabrique bancs et tables, installe un poêle. Voici sur place le régent – l’autre le remplacera en temps voulu. La dépense est fournie par Neff et ses amis, de Genève. On va pouvoir s’instruire dans de bonnes conditions alors que, partout ailleurs, « les écoles se tiennent dans d’humides et obscures étables ou les élèves, enfoncés dans le fumier, sans cesse interrompus par le mouvement ou le babil des gens et le bêlement des bestiaux, ont assez à faire à défendre leurs cahiers et leurs livres des poules et des chèvres qui sautent sur la table et des gouttes d’une eau rousse et fétide que distille continuellement la voûte. »

 

 

Neff organise même une école du soir pour les filles adultes, remportant ainsi une éclatante victoire sur la routine car « l’éducation des femmes est regardée comme fort peu importante et le temps qu’elles y consacrent comme perdu. » Quand, à bout de forces, il dut abandonner les Hautes-Alpes, leur Oberlin était en train d’ouvrir de nouvelles écoles aux Mensals et aux Viollins, car il faut « joindre la science à la vertu et à la foi. » Sans un certain degré d’instruction, « comment travailler sagement et surtout efficacement à l’oeuvre de Dieu ? »

Dès janvier 1826, Neff décide d’adjoindre une école normale à l’école locale. À près de dix-huit cents mètres d’altitude ! Au Champsaur, aidé par l’instituteur diplômé Ferdinand Martin, à Freissinières, au Queyras, à Vars, il recrute les jeunes gens les plus intelligents, les mieux disposés, et les installe là-haut au nombre de vingt-cinq, puis de trente. Au programme, lecture, écriture, grammaire, histoire, géographie, chant. On part littéralement de zéro. Pour donner quelque idée de l’évolution de la terre autour du soleil, de la succession des saisons, le professeur allume une chandelle et présente à sa lumière une pomme de terre, parfois remplacée par la tête d’un écolier. On étudie cartes et mappemonde. On s’intéresse aux moeurs et à l’histoire des hommes, blancs, noirs, jaunes, cuivrés, et les Missions deviennent aussitôt chose vivante. On se penche sur la grammaire, notant, dès qu’on sait écrire, le sens et l’orthographe des mots difficiles.

Trois classes se partagent la journée : la première de l’aurore à onze heures ; la deuxième de midi à la nuit ; la troisième, peu après, jusqu’à dix ou douze heures du soir. Le chant des cantiques sert de récréation.
« Nous passons en classe quatorze heures par jour.
La journée se termine toujours par une lecture et des réflexions édifiantes auxquelles assistent nombre d’habitants du village. »

Quatorze heures ! Il y aurait de quoi douter des dons pédagogiques du maître. Mais il s’agit d’une école d’hiver. Des amoncellements de neige, quinze ou vingt degrés au-dessous de zéro, n’invitaient guère à la promenade. Puis Neff, alors âgé de vingt-huit ans, comprenait et aimait la jeunesse. Il la captivait par sa vie débordante. prévenant la fatigue par la variété du ton et des sujets. Si bien que ces quatorze heures, certainement coupées par de fraternelles conversations, des chants, des rires, des récits, s’envolaient rapides.

Voici comment l’instituteur Martin évoque ses souvenirs d’école, là-haut :
« Il y avait du zèle. L’ordre le plus parfait. Chacun s’efforçait de bien faire. On se regardait et l’on s’aimait comme des frères et bien rarement entendait-on quelque parole bruyante ou malsonnante. Spectacle édifiant que celui de ces trente jeunes gens appartenant à trois arrondissements, divers d’âge et de tempérament, d’habitudes, de costumes, de dialectes, ne laissant apercevoir entre eux ni tension, ni gêne, ni opposition, ni aucun de ces contrastes de caractère et de volonté qui souvent mettent vite la division et le désordre au sein d’une même famille. Neff n’était pas toujours là. Il passait plus de temps au Queyras, en Champsaur, qu’à Dormillouse… Nous pratiquions le chant sacré et les montagnes répétaient l’écho de nos cantiques. Notre école était une des manifestations les plus aimables de la grâce. Là, le faible n’eut jamais à se plaindre du fort, ni le plus lent à apprendre du plus intelligent. Il n’y avait aussi aucune affectation dans le langage et les manières ; tout était simple, naturel, enjoué. De ma vie je n’oublierai cette chère école de Dormillouse ! »

« La montagne répétait les paroles de nos cantiques ! » Peut-être celles que Neff composa, inspiré par les souvenirs affreux et magnifiques, l’espérance, aussi, gravés au coeur des Alpins :

 

Ne te désole point, Sion, sèche tes larmes.

 

L’Éternel est ton Dieu, ne sois plus en alarmes.

 

Il te reste un repos dans la terre de paix.

 

Le Seigneur t’y ramène et te garde à jamais.

 

 Il te relèvera du sein de tes ruines ;

 

La vigne et l’olivier couvriront tes collines ;

 

Tout sera rétabli comme en tes plus beaux jours,

 

Les murs de tes cités, tes remparts et tes tours.

 

 Relève ton courage, 0 Sion désolée !

 

Par le Dieu tout-puissant, tu seras consolée.

 

Il vient pour rassembler tes enfants bienheureux.

 

Bientôt tu les verras réunis sous tes yeux.

 

À Dormillouse, Neff logeait dans la très simple maison à balcon, aux murs non crépis, au toit couvert d’épaisses ardoises, qui se dresse sur un roc, au-dessus du temple. De là, en été, dans les profondeurs, on découvre le val de Freissinières, haut dans le ciel un peuple de sommets, dix ou vingt cascades, des prairies pavoisées de fleurs. En hiver, tout est blanc, glacé, immobile, silencieux ; tout est mort, sauf les cheminées d’où montent, au ras de la neige, de bleus panaches. La vie est cachée au coeur des maisons, dans cette école où épellent et chantent trente jeunes gens. Avant de venir à eux, apparu sur son balcon, dans la première lueur du jour, Neff étend les bras et bénit cette vallée à laquelle il s’est donné, corps et âme.

Le printemps venu, les premières avalanches descendues des hauteurs, il faut se séparer. Neff écrit, le 1er juin 1826, le jour même où Oberlin expirait en Alsace, sa tache accomplie :
« Le départ des élèves a fait à Dormillouse un vide vivement senti par les hommes qui s’étaient attachés à eux comme à des frères ou à des enfants. La veille, les jeunes gens du village nous donnèrent un souper principalement composé de leurs chasses, chamois et marmottes salées ; ce repas champêtre et frugal réunissait environ trente jeunes hommes et présentait à la fois de l’amour fraternel et la tristesse d’une prochaine séparation. Sur la fin du repas, quelqu’un dit : « Voila une belle famille de jeunes amis, mais il n’est pas probable que nous nous retrouvions jamais tous ensemble… je pris ces paroles pour texte et leur rappelai que nous pouvions tous nous revoir dans le royaume du ciel si nous persévérons à suivre Jésus-Christ. Je leur adressai ensuite quelques mots sur le temps que nous avions passé ensemble et dont tous n’avaient pas profité pour leur éducation comme ils l’auraient du. Ils étaient fort touchés. L’étable où nous étions était remplie de monde. surtout de jeunes filles de l’école du soir ; chacun pleurait et, après la prière, tous gardèrent un profond silence… »

… Pour loger et nourrir ses élèves, Neff avait organisé dans le village – nouveau tour de force quand on connaît l’individualisme ombrageux de ces montagnards ! – une façon de coopérative à base de fraternité grâce à laquelle on avait pu acheter, sans condamner la caisse à l’anémie, un boeuf, quelques brebis et porcs dûment salés. Quant aux légumes. lentilles, pois, pommes de terre, ou pain cuit à l’automne, au bois qu’il fallait chercher au loin, à dos de mulet, aux logements, tout cela fut fourni gratuitement par les habitants.

Cette école normale fonctionna deux ans, jusqu’au départ de Neff. Après Ferdinand Martin, Jean-Louis Rostan, de Vars, en assuma la direction.

L’oeuvre pédagogique dont Neff, même absent, était l’animateur, descendit à une telle profondeur dans l’intelligence et le coeur des élèves qu’on nous disait un jour :
- Pendant un demi-siècle, devant un village alpin ou se montrait quelque souci de propreté, quelque goût pour les choses de l’esprit et de l’âme, on pensait aussitôt :
- Il y a eu sûrement ici, au travail, un élève de Neff.

Est-il possible d’imaginer plus bel éloge ? Ce témoignage révèle, en marge des programmes, chose formelle, la spiritualité de l’homme qui pétrit ses élèves de telle manière qu’ils surent, au cours de leur modeste carrière, tirer la vie du sommeil. Cette « école normale de la neige », créé dans le plus déshérité des villages de haute montagne, rayonna sur dix vallées, sur cinquante villages et les transforma, grâce à celui qui avait pris pour devise : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » et disait volontiers :
- Un ignorant est sans efficace, mais rien n’est plus dangereux qu’un homme instruit dont l’âme est morte.

Quand Neff ferma les yeux à la lumière de ce monde, il ne pouvait penser qu’une enfant de Dormillouse, Suzanne Baridon, reprendrait un jour, et avec quel enthousiasme, son oeuvre religieuse et scolaire, à Dormillouse même, puis aux Ribes, au centre de la vallée. Mais il pouvait encore moins imaginer qu’un élève de son école du dimanche, Étienne Baridon, cousin germain de Suzanne, âgé de huit ans en 1826, serait un jour le pionnier de l’instruction et de l’éducation aux Viollins, l’inspirateur de l’Eglise encore une fois abandonnée.

« Comme c’est intéressant, dira un jour cette Suzanne, de cultiver ces jeunes plantes. » Et la mère de l’auteur de ces lignes, élève de cette tante vénérée, a planté dans notre mémoire la prière prononcée devant trente bambins aux mains jointes alors que les flocons tombaient drus du ciel :
« - Seigneur, rends-nous blancs comme cette neige, ennemis des bruits inutiles, vifs comme les ruisseaux qui naîtront d’elle. Et que l’avalanche n’écrase que nos péchés !… »

Quant à Étienne, chétif, en lutte constante contre des ennuis de santé, se confortant par des airs de flûte dont il jouait bellement, pendant trente ans il « porta » l’école des Viollins. Deux cents francs l’an suffisaient à ses prétentions. Au comité londonien qui lui offrait, certain jour, de doubler ce « traitement », si l’on peut ici risquer ce mot, il motiva son refus avec une exemplaire sobriété de paroles : « Un homme trop bien payé n’a plus d’enthousiasme… »
Neff était passé par là !
« Dès mon arrivée je pris cette vallée en affection et je ressentis un ardent désir d’être pour elle un nouvel Oberlin.
Un nouvel Oberlin !

Les étés, à Freissinières, sont brûlants. Le gazon n’est plus alors qu’un pelage roux où la faux ne peut mordre. À coté, ruisseaux et torrents galopent. – « Vous faites de cette eau comme de l’eau vive de la grâce. Dieu vous envoie en abondance l’une et l’autre et vos prairies, comme vos coeurs, languissent dans la sécheresse. »

Pour les arroser, ces prairies dont les sauterelles dévorent le peu d’herbage qui reste, il n’est que de creuser des canaux. Il y en eut jadis. Mais les avalanches les ont comblés et les propriétaires, s’ils veulent bien qu’on remue la terre chez le voisin, n’admettent. pas qu’on touche à la leur. Ils disent, amers :
« - D’ailleurs, quand il y aura de l’eau, elle sera toujours pour les plus forts et les plus vigilants. »

Neff obtient qu’on nomme un « commissaire » à la distribution de l’eau et promet à chacun qu’il sera seul à creuser sur son bien. On tombe d’accord.

Premier travail : repérer les traces, bien vagues, des anciens canaux. Après quoi, certain matin, à l’aube du chien, le nouvel Oberlin éveille les hommes « peu accoutumés d’aller si tôt au travail pour la chose publique ». Conduites en place opportune, les équipes se partagent la besogne. Et pioches et pics de s’abattre. On est à deux mille cinq cents mètres d’altitude, près des neiges éternelles d’où sourdent cent ruisseaux. Ici, il faut élever des digues de huit pieds de haut, ailleurs creuser à travers le lit rocailleux de trois ou quatre torrents.

« J’avais environ quarante hommes, en cinq ou six pelotons ; j’allai de l’un à l’autre, dirigeant tout, excitant au travail ; et à quatre heures de l’après-midi, l’eau arrivait à la prairie aux cris de joie de tous les assistants… Le lendemain, par des canaux partiels, on conduisit l’eau partout. C’était le plus délicat parce qu’il fallait traverser beaucoup de propriétés, ce que plusieurs hommes n’auraient jamais souffert sans ma présence… Les jours suivants nous creusâmes de la même manière un long canal pour alimenter les trois fontaines ; il fallut, en plusieurs endroits, miner et faire sauter des rochers granitiques fort durs ; ailleurs construire des aqueducs très profonds. je n’avais rien fait de semblable et néanmoins je devais les diriger avec un air d’assurance comme si j’eusse été un habile ingénieur. Profitant de la confiance que m’avait acquise cette dernière entreprise, je les persuadai d’établir un garde pour les propriétés rurales, jusqu’alors presque abandonnées, surtout les biens communaux. Ce peuple, toujours en guerre avec l’archevêque d’Embrun, son seigneur et persécuteur continuel, s’était accoutumé à l’indépendance, avait conservé un penchant, très fort à l’insubordination ; tellement que non seulement les autorités locales y ont peu d’influence mais que Bonaparte lui-même n’a jamais pu les forcer à servir dans ses armées. La persuasion y a plus gagné que la force ; et maintenant, après quelques murmures l’ordre s’établit et chacun s’en trouve bien. »

Ces canaux, que de fois nous avons suivi, leurs berges ou leur lit, à la recherche du génépi ou de l’edelweiss, près du lac de Faravel, sur le toit des monts ! Entreprise extraordinaire de hardiesse et de perfection, puisque cent-vingt ans plus tard des sections entières en subsistent. Il serait facile de les remettre en état si Dormillouse avait encore deux cents habitants et non pas quarante auxquels suffit, pour le bétail, le foin des meilleurs pâturages. Que de fois aussi, dans ces solitudes, étendu sur les gazons bleus de gentianes, près des blocs tapissés d’oeillets alpestres, en marge des pierriers rouges de rhododendrons, nous avons imaginé Neff et ses équipes besognant dans ces lieux sauvages, nous les avons accompagnés jusqu’aux pâturages où brillent, à la lèvre du précipice, les humbles toits de Dormillouse !

Après les canaux, la pomme de terre, nourriture de base des Alpins. Esclaves de la routine, ils plantaient les tubercules les uns à côté des autres. Rendement misérable. Inutile de raisonner. Il faut user d’arguments tangibles. Pendant des jours, se souvenant qu’il fut jardinier, Neff parcourt la vallée, va d’un champ à l’autre. ôte l’outil des mains des travailleurs pour planter quelques lignes à sa façon. Place et temps perdus ! Sitôt Neff parti, on revient au procédé traditionnel. Finalement au Queyras, dans le jardin du presbytère, le novateur en fait à sa tête. La aussi les paysans rient doucement de ce citadin qui prétend leur apprendre leur métier. Curieux, sceptiques, ils s’approchent, au moment de l’arrachage, et, mis en face d’une récolte triple ou quadruple de la leur, sont enfin persuadés !

Ici ou là, Neff préside à l’ « assainissement » de quelques maisons, obtient qu’on sorte le fumier de l’étable plusieurs fois par an, enseigne l’hygiène élémentaire aux mères de famille, sauve des enfants, soigne les malades comme il convient, profitant de chaque occasion, car s’il se fait terrassier, paysan, architecte, médecin, il reste toujours évangéliste, pour parler « de la seule chose nécessaire. »

Ladoucette, préfet des Hautes-Alpes, aura raison de dire un jour :
- Il est doux de parler du succès de cet homme dont le nom doit vivre à jamais dans la vallée reconnaissante…


ADIEU !

 

1826-1827… Chaque jour de ces deux années Neff les donne à son oeuvre dans une incessante exaltation de l’âme. Que les flammes montent plus haut, plus haut ! Et qu’importe si l’on s’épuise à souffler sur elles ! Pressent-il que le temps, désormais, lui est chichement mesuré ?
Son activité déborde les compartiments confessionnels. Un incendie ayant détruit, près de Cap, un village catholique, Neff réunit les offrandes de son troupeau, ses dons en vêtements et denrées. Qu’est-ce que la foi sans les oeuvres de la charité ? Et il franchit les cols, dégringole au creux des vallons, en route de l’aurore à la nuit, puisqu’on l’appelle et l’attend partout.
Mais la cognée est au pied de l’arbre vigoureux.

« Ce fut en été 1826 que je commençai à sentir mon estomac s’affaiblir, probablement par l’usage d’aliments grossiers – viandes salées, séchées, vinaigrées, soupes au suif sale, fromage fort – et par l’extrême irrégularité du régime dont j’usais en parcourant un pays très pauvre et peu peuplé… je fis d’abord peu attention à ces indispositions et ne me crus pas autorisé à quitter un poste où le Seigneur daignait me bénir abondamment et où ma présence semblait nécessaire. Je résolus donc d’y passer encore un hiver, mais, encore plus long, plus rigoureux que les précédents, il acheva de ruiner ma santé. »

Cet hiver, son dernier hiver parmi ceux qu’il aime, Neff le veut « irrésistible ». À l’école de Dormillouse, il donne le plus de temps possible puis s’élance « à travers un pays couvert d’une toise de neige… La tourmente régnait presque continuellement, les avalanches se précipitaient de toutes parts et encombraient tous les passages… Je sentais mon mal empirer de jour en jour et ne pouvais supporter aucun aliment solide ». En franchissant une de ces avalanches, l’intrépide se foule un genou, après quoi – car il ne s’arrête pas pour si peu – il lui faut six jours pour franchir douze lieues. On dit autour de lui :
- Il ne s’arrêtera que mort. Et encore ! Il trouvera bien moyen de nous revenir…

Boitant bas, épuisé – « Pour la première fois j’éprouvais ce que c’est que la fatigue » – Neff se traîne de village en village, dans tout le Queyras, à l’occasion des fêtes pascales. À qui le supplie de se reposer, certain soir dominical, il répond :
- Je ne suis jamais fatigué le dimanche !

Certes ! jusqu’au jour où il doit s’avouer physiquement vaincu :
« Je reconnais que je n’ai pas donné à Dieu un culte raisonnable. Je sens le besoin de ces soins, de ce repos que j’ai tant dédaignés… C’est ainsi que Dieu nous humilie, nous fait sentir notre entière dépendance, nous apprend à ne point nous estimer nous-mêmes et à juger charitablement nos frères. Aucun genre d’épreuve ne pouvait m’être plus sensible et plus salutaire. C’est celui que le Seigneur m’a envoyé. Puissé-je en profiter et lui rendre grâce ! … »
 

 

Certain soir, pensant que le malade allait trépasser, groupés autour de son lit, des paysans queyrassins pleurent. Neff profite de la circonstance pour attaquer les âmes encore hésitantes : « jamais je n’avais parlé avec autant d’émotion et de vie. Je sentais à la lettre la vérité de ces paroles : Ma force s’accomplit dans ton infirmité. Nous nous glorifions dans l’affliction, sujet d’une parfaite joie. »

Le 27 avril 1827, Neff quitte Arvieux – il n’y reviendra plus, « laissant les gens presque dans le désespoir ». À pas lents, il n’a pas fait une lieue qu’il est rejoint par quatre jeunes gens de Dormillouse venus à sa rencontre. Le voici bientôt dans la chaire des Viollins. « J’évitais d’émouvoir les sensibilités par des considérations charnelles. »

Tout de même il faut bien dire adieu :
« Vous savez que je n’ai rien caché de ce qui vous était utile, que je n’ai pas craint de vous prêcher et de vous enseigner publiquement et dans les maisons, annonçant aux Juifs et aux Grecs la repentance envers Dieu et la foi en notre Seigneur… C’est pourquoi je déclare aujourd’hui que je suis pur du sang de vous tous car je vous ai annoncé le conseil de Dieu sans en rien cacher. Veillez donc, vous souvenant que durant trois années je n’ai cessé nuit et jour d’exhorter avec larmes chacun de vous. Et maintenant je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, à celui qui peut édifier et donner l’héritage avec tous les sanctifiés. »

Ce suprême message, Neff entend le dispenser à tous pendant qu’il le peut encore. Demain, il sera trop tard. Et il monte à Dormillouse, les jours suivants gagne Champcella, Guillestre, Vars, où il retrouve Jean-Louis Rostan qui poursuivra son oeuvre. Enfin, de Mont-Dauphin, par diligence se rend à Cap, par le col Bayard à Saint-Laurent, sur le cheval qu’on lui envoie à la Mure, à Mens, enfin, sa première paroisse, Là, il semble retrouver ses forces et parle, comme aux plus beaux temps, quatre et cinq fois par jour. « Les habitants des campagnes m’amenaient leurs montures pour me conduire dans leurs hameaux… J’étais appelé de tous côtés. Jamais la moisson n’avait paru si abondante en Trièves ; jamais je n’avais éprouve un si vif désir d’en parcourir les populeux vallons. Oh ! combien je regrettais mon ancienne vigueur. Combien mon corps souffrant, affaibli me semblait un pesant fardeau ! La prédication ne m’était toutefois pas pénible encore ; il me semblait au contraire que c’était un exercice salutaire et jamais je ne me sentais mieux que le dimanche au soir… Je voyais venir avec peine le jour de mon départ. Je ne pouvais me résoudre à m’éloigner de ce Dauphiné qui m’était échu comme en partage dans le vaste champ du Seigneur. »

De son dernier dimanche à Mens, Neff écrit :
« Je prêchai trois fois au temple et tins trois ou quatre réunions. Je ne pris pas un instant de repos depuis le matin jusqu’à dix heures du soir. » Voila comment, quand il a le feu à l’âme, travaille un moribond, car Neff, déjà, est un moribond.

Et c’est l’adieu, l’adieu définitif.
À cheval Neff gagne la Mure. Les routes sont couvertes de gens accourus pour saluer « celui qui les avait réveillés ». Plusieurs l’accompagnent jusqu’au sommet de la montagne, quelques-uns bien au delà. Et c’est Grenoble, où le patient est sur le point de défaillir, enfin Genève, où il arrive le 15 juin 1827. Une page d’héroïsme est tournée. Une autre attend, plus difficile à écrire, celle qui conduit à la mort. Sa Genève natale, Neff l’a quittée voici six ans, en pleine vigueur. Il en avait vingt-trois. Il y rentre brisé. Il en a vingt-neuf. Brisé et vainqueur. Que faudrait-il pour abattre ce courage ?

« Plus d’une fois, sans doute, Neff avait suivi, au flanc du rocher, le chemin creux d’Annibal, le chemin creusé à travers les glaces par le capitaine carthaginois pour assouvir sa fureur contre Rome ; par ce chemin, le chef punique avait dévalé vers sa ruine. À son tour Félix Neff, le jeune chef chrétien, entraîne par l’amour du royaume de Dieu, descendit à sa perte par le sentier du conquérant (1). »

 

 
NOSTALGIE

 

Dès que Neff n’a plus, pour le tenir debout, l’air revigorant des hautes vallées, le mal qui le mine redouble ses attaques. Soumis à une diète presque totale, il ne peut plus lire, plus écrire, même plus parler, tant il est faible.

Pourtant, après deux mois de repos, les forces reviennent. aussitôt bien sûr, Neff se remet à prêcher. Mais certains fidèles de la Petite Église du Bourg-de-Four, plus encore ceux de l’Eglise du Témoignage édifiée au Pré-l’Évêque par César Malan, prédestinaciens cent pour cent, reprochent au revenant des Hautes-Alpes de professer une doctrine incertaine, un christianisme trop expérimental et pratique, d’ignorer la puissance de Celui « qui produit en nous le vouloir et l’exécution selon son bon plaisir ». Proclamer que la grâce divine respecte la liberté humaine, quelle aberration !… Cela, on le dit et l’écrit. Vigoureusement, Neff riposte :
« Je repousse comme un blasphème horrible l’affreuse idée que Dieu ait créé quelqu’un pour la perdition. Cessez d’affliger vos frères par un esprit d’exclusion et de domination ! »

Accusé d’hérésie, du haut de la chaire du Pré-l’Évêque, par le chef des intransigeants, il lui répond de bonne encre, le traitant de pape « travaillant à former de ses sectateurs autant d’agents de sa haute police et de son Saint-Office :
« J’aimerais mieux, en vérité, prêcher parmi les Turcs que parmi de tels chrétiens !… Croyez-vous donc, mon pauvre frère, que Dieu vous ait attendu pour se manifester aux hommes et que, jusqu’à vous, personne n’ait compris la Bible ? … »

Ces polémiques excèdent et attristent le malade.
« Je languis toujours plus de vous revoir ! »

 

Revoir qui ? Ses Alpins. Il vit avec eux, souffre avec eux. « Je pense bien souvent à mon cher Dormillouse, à tous ceux que j’y ai laissés. Quand il faisait si froid, à la fin de mai ou au début de juin, je pensais souvent à vos récoltes que je croyais voir couvertes de neige ou de gelée. Et quand, ensuite, la sécheresse est venue, j’avais du souci pour vous, pensant que peut-être on laisserait, comme l’année dernière, consumer les fourrages des montagnes au lieu de les couper ; et que, faute d’union et de bonne foi, on aurait négligé de maintenir les canaux pour arroser les pommes de terre ou d’autres plantes, Mais, ce qui me donne bien plus de souci, c’est de penser qu’il y en à tant parmi vous qui négligent d’arroser de bonne semence de la Parole de Vie qui a été abondamment répandue dans les coeurs. »

Et ces lignes, quelques mois plus tard :
« L’hiver a commence ici de bien bonne heure… je ne suis pas en peine pour moi, je crains surtout pour nos pauvres montagnards qui n’auront pas plus de pain et de fourrage qu’il n’en faut pour un long hiver.

À Jean Rostan, de Vars, il recommande « de visiter tout le Queyras à la Dame d’août », sans oublier Freissinières et le Champsaur…. « Continue, quand tu es à Vars, de t’occuper du travail de la terre, soit parce que tu y es appelé par état, soit pour en conserver l’habitude et maintenir ton corps robuste. » Il lui donne des conseils affectueux : ne pas faire de trop longues étapes par la chaleur, ne pas boire d’eau en chemin, ni rien de froid à l’étape. « je sais qu’à ton âge, fort comme tu l’es, on se moque volontiers des précautions, mais c’est tout simplement de l’orgueil ; j’en paye actuellement la façon et je désire que mon exemple serve à d’autres. Il n’est plus temps de ménager son corps quand il est usé. »

Il n’oublie pas ses catéchumènes : « Vous pouvez vous passer de moi comme de toute autre créature. » Et revient sur son cas, « non pour se plaindre ou murmurer » mais pour que d’autres en tirent un peu de sagesse :
« C’est pour moi une épreuve aussi nouvelle que méritée de me sentir arrêté dans mon activité. J’entrevoyais déjà, dans le temps de ma plus grande vigueur, que, mettant trop de confiance dans mes forces, en faisant trop de cas, me complaisant trop dans cette puissance d’action que rien ne semblait pouvoir arrêter ou lasser, je risquais bien d’en être privé un jour ou l’autre, pour mon avantage spirituel, comme d’autres sont privés de leurs biens, de leurs enfants, de leurs amis ou de toute autre chose périssable à laquelle ils mettent trop de prix. jusqu’ici je n’avais qu’une connaissance théorique du vrai renoncement à soi-même. Et à moins d’être privé d’une manière quelconque du travail et du mouvement qui étaient l’objet principal de mon coeur, je ne pouvais en faire l’expérience. Oh ! qu’il est dur, de donner les mains à l’accomplissement des desseins de Dieu sur nous ! »

Dans sa faiblesse, dans son « désarmement » Neff est peut-être encore plus grand que dans les heures de sa plénitude physique. Poussé hors et loin de la bataille, il se soumet humblement.

 

 
ADIEU

 

On ne l’oublie pas, là-bas. Ils sont nombreux à lui écrire. Suzanne Baridon, Émilie Bonnet, Rostan le tiennent au courant de tout. Leurs propos simples, rafraîchissants, font oublier à Neff « l’esprit de théologie, de système, de dispute, de critique qui trouble et détruit toute simplicité de foi et bientôt toute vie » dans sa ville natale, « cette théologie aride, scolastique, pointilleuse ». Plus que jamais l’Évangile est pour lui moins un corps de doctrine – encore qu’il soit très positif dans l’affirmation de cette doctrine, passée au crible de la conscience, quand il y a lieu d’hésiter – qu’une expérience personnelle, génératrice de vie nouvelle. Cette vie nouvelle, tout son être tendu vers elle, Neff la cherche dans les hautes vallées où il ne retournera plus.

 

En juin 1828, sur l’ordre de son médecin, le malade gagne Plombières, station vosgienne aux eaux réputées. Par petites étapes. Il est à ce point vieilli que les amis de jadis ne le reconnaissent pas. On prend souvent la vieille maman qui veille sur lui pour la compagne de sa vie. Chemin faisant il s’arrête volontiers dans les bourgs et villages qu’il évangélisa voici huit ans et trouve encore assez de forces pour y prêcher, comme il en trouvera, à Plombières, pour se pencher sur tant d’éclopés venus de toute la rose des vents. « Mais aucun ne semble songer à son âme et à l’éternité. »

Comment atteindre cette foule ?
C’est la femme du préfet des Vosges, d’origine protestante, qui s’en préoccupe. Elle cherche un local convenable et convoque ceux qu’un culte, peut-être, intéresse. À une invitation venue de si haut, de nombreux catholiques et protestants répondent. « Je n’avais jamais prêché devant un auditoire aussi brillant selon le monde, c’est-à-dire compose presqu’uniquement de gens instruits et de riches de la terre. Le Seigneur me donna de leur parler avec autant de liberté qu’aux montagnards des Hautes-Alpes, quoique dans un langage plus approprié à la délicatesse de leurs oreilles… L’Évangile, offert à toutes les âmes, n’est-il pas comme l’herbe de la terre dont se repaissent tous les animaux ? Mais il faut que les grands baissent la tête. »

La méditation de Neff remue les coeurs. Et, quand il reprend la parole, la salle se remplit et il faut en ouvrir deux autres. « Nous avons pris les banquettes du local des spectacles. Ainsi l’ennemi de Dieu a été forcé de servir Dieu. Ce n’est pas la première fois qu’il a ce crève-coeur. Il en verra d’autres ! » Ce n’est pas vainement qu’en son jeune âge Neff a lu et relu Rousseau !

 

Depuis un an le malade ne se nourrissait que de lait. On juge le moment opportun d’y ajouter des aliments plus solides. « Ces essais ont failli me coûter la vie. » De nouveau il faut se donner au silence, n’accepter que de rares visites, celles, entr’autres, de quelques prêtres. « S’ils étaient venus pour discuter, je n’aurais pu les recevoir. Mais je ne peux que me louer de leur douceur et de leur charité. »

On tente de nouveaux traitements. Quand on applique des moxas – morceaux d’amadou qu’on fait brûler sur la peau – pour résister à la douleur le patient chante des cantiques. Les journées se passent au lit. Les nuits ne sont qu’interminables insomnies. Neff végète plus qu’il ne vit, provisoirement « en marge de ces chamaillis religieux qui m’ont fait beaucoup de mal à l’âme et au corps », mais qu’il va retrouver car on ne peut plus rien pour lui, à Plombières. Enveloppé de flanelles comme un vieillard, entoure de soins par sa mère, Neff regagne lentement Genève.

 
VICTOIRE !

 

« J’ose espérer que le Père miséricordieux n’a voulu que m’éprouver, comme Abraham, et qu’il n’exigera pas la consommation du sacrifice. Toutefois que Sa volonté s’accomplisse, car elle est toujours bonne, agréable et parfaite. »

Neff soupire : « J’eusse préféré mourir sur le champ de bataille plutôt que de végéter en garnison ou aux invalides. »

Pour tenter de reprendre pied dans la vie, en pensée, le malade rejoint encore ses Alpins. Aussi longtemps qu’il le peut il leur écrit :
« Mon esprit erre comme dans un songe au travers des Alpes et du Trièves; mon coeur l’accompagne dans ses tournées et se retrouve, non sans émotion, dans les lieux où il a éprouvé tant de sensations délicieuses, partout où il a soupiré pour la conversion des pauvres pêcheurs, partout où il fut entouré d’âmes précieuses, avides de la parole du salut. Je repasse les vallons, les cols, tous les petits sentiers tant de fois traversés ou seul ou avec des amis. Je me retrouve dans les chaumières, dans les étables, dans les vergers, partout où je me suis entretenu du ciel avec ceux qui me sont chers en Jésus-Christ. Je les vois tous, à part ou réunis ; je les entends et je leur parle. Et je prie pour ces chères brebis… je rencontre aussi dans ces souvenirs l’image de ceux qui ne sont plus et je soupire… Sans doute, je ne peux repasser ainsi les temps et les lieux sans retrouver beaucoup de souvenirs humiliants et sans penser que si, à cette heure, je suis mis de côté dans le service du Christ, je l’ai bien mérité. Mais ces souvenirs ne sont pas les moins salutaires et j’aurais bien tort de les écarter. »

À ceux d’Arvieux :
« Non, chers amis, je ne regrette pas les privations et les fatigues endurées pour l’amour de vous et qui m’ont réduit à l’état de faiblesse et de maladie où je suis maintenant, vous écrivant du fond de mon lit et par une main étrangère. »

À Alexandre Vallon, jadis ivrogne, batailleur, maintenant à la tête des « changés » du Champsaur, que de récentes nouvelles disent mourant :
« Je ne sais, mon cher ami, si la pensée de la mort vous est pénible ; je sais maintenant par expérience que Satan peut, dans certains moments, nous la rendre bien lugubre ; c’est alors que nous voyons combien nous sommes encore charnels, combien nous avons peu de foi. Cependant, qu’est-ce pour nous, que cette pauvre vie, que ce misérable monde ? Nous l’avons appelé tant de fois, dans le temps même de notre vigueur, un désert, une vallée de larmes, un enfer ; et maintenant que nos corps affaiblis ne peuvent plus jouir du peu de bien qu’il offre, l’esprit de séduction aurait l’art de nous le faire regretter ?

Dans les plus beaux jours de notre pèlerinage nous avons soupiré après l’heure de l’arrivée ; et dans les sombres nuits d’une pénible navigation, la vue du port nous effraierait ? Oh ! cher ami, chantons, chantons plutôt le cantique de la délivrance : Courage ! encore un pas !… Ah ! que les veilles de cette triste nuit qui nous semblent si longues nous paraîtront courtes au matin de l’éternité, quand la brillante aurore du jour des cieux dissipera comme un vain songe le souvenir de nos douleurs… Bientôt Celui qui doit venir viendra ! Nous ne franchirons probablement plus ensemble les sommets des Alpes, mais bientôt nous nous rencontrerons sur les brillantes collines de la céleste Canaan et cela pour toujours. Oui, certainement, bientôt pour toujours ! Adieu ! »

Quand ces lignes parvinrent à leur adresse, Alexandre Vallon se trouvait encore chez lui, mais couché dans un cercueil.

Les lettres qu’on vient de lire, d’autres encore, montrent quel combat livra Neff quand il comprit que les travaux de cette vie n’étaient plus pour lui ; que sentiers, cols, neige, tièdes étables où s’entassaient les « assemblées », écoles – son école de Dormillouse ! celles qu’il allait fonder – se couvraient de brouillard. Cet homme dévore d’ardeur, ce pèlerin de l’Éternel, ne saisira plus le bâton laisse là-bas, et qui l’attend ! Il se débat. Puis s’humilie, se soumet et s’engage, tournant à peine la tête pour saluer ce qu’il abandonne, sur les chemins qui mènent à l’Éternité. Il ne demande plus qu’une chose : « Que Dieu fortifie ma foi et ma patience. Qu’Il me rende plus présents les biens de l’avenir. »

Les biens de l’avenir ! C’est l’autre rive, maintenant, que Neff regarde.
Il dicte encore. Messages de plus en plus brefs pour demander aux fidèles de maintenir, là-bas, les feux allumés.

De Dormillouse, Pierre Baridon répond :
« C’est moi, avec, tous vos amis de Dormillouse, qui avons été la cause de votre maladie. Si nous avions été plus prompts à croire en Dieu, vous n’auriez pas eu besoin de vous fatiguer tant dans les neiges ni d’épuiser votre poitrine… Les principaux chefs de Dormillouse se sont joints ensemble. Quelques-uns avaient pensé que, peut-être, il faudrait désigner deux hommes pour vous aller voir, pensant que, peut-être, cela vous ferait plaisir ; mais tous ensemble on a décidé de vous écrire cette lettre (signée de nombreux noms). Nous vous prions de nous dire comme il vous fera plaisir. Ou, si nous devrions, au lieu de deux hommes pour vous aller voir et qui ne vous seraient peut-être pas de grande utilité, vous faire passer de l’argent qu’il aurait fallu pour leur dépense, qui vous pourrait être plus utile. Si vous pouvez nous le faire savoir, nous nous empresserons de répondre à vos voeux, de tout ce que nous pourrons. Nous n’ayons rien à vous refuser. Nous vous pouvons dire en toute sincérité de coeur que, si notre sang vous était utile, nous le donnerions et nous ne ferions ainsi pas plus que vous avez fait pour nous. »

 

 

Combien sont-ils, dont les noms sont inscrits au livre de l’histoire humaine, princes, grands capitaines, savants, artistes, écrivains, qui furent dignes de recevoir, sur leur lit d’agonie, semblable message ?

Neff n’eut pas la force de répondre. Ce n’est qu’en mars 1829, profitant d’un bref répit dans ses souffrances, qu’il dicte à Ami Bost, à l’adresse des Alpins, son testament spirituel :

« … Maintenant je fais l’expérience des vérités que je vous ai enseignées. Oui, maintenant plus que jamais, je sens l’importance, l’absolue nécessité d’être chrétien de fait et de vivre habituellement dans la communion du Sauveur, demeurant en Lui. C’est dans l’épreuve qu’on peut parler de ces choses : un chrétien sans afflictions n’est encore qu’un chrétien de parade… Il est exactement vrai que c’est par beaucoup d’afflictions qu’il faut entrer au Royaume de Dieu… Oui, je puis le dire maintenant, il m’est bon d’être affligé, il me fallait cette épreuve. Il me la fallait, je le sentais d’avance, et je ne crains pas de vous dire que je l’avais demandée au Seigneur. Mon état est cependant bien pénible. Moi qui me complaisais dans une vie d’activité, de mouvement, je me trouve depuis longtemps réduit à l’inaction la plus complète, ne pouvant presque plus ni boire, ni manger, ni dormir, ni parler, ni entendre lire, ni recevoir des visites de mes frères et faisant un grand effort pour dicter ces quelques lignes ; accablé de beaucoup d’angoisses qui tiennent a la maladie et souvent privé par elle ou par les ruses de Satan ou de mon propre coeur, de la présence de Dieu et des consolations spirituelles qu’elle m’apporterait.

« Je puis cependant déclarer hautement que je ne changerais pas cet état d’épreuve contre celui où j’étais il y a quelques années, au plus fort de mes travaux évangéliques ; car, bien que ma vie se soit consumée au service du Christ et qu’elle ait pu paraître exemplaire aux yeux des hommes, j’y retrouve tant d’infidélités, tant de péchés, tant de choses qui souillent mon oeuvre à mes yeux et surtout aux yeux du Seigneur ; j’ai passé tant de temps loin de mon Dieu, que je préférerais cent fois, si j’avais encore trente ans à vivre, les passer sur ce lit de langueur et d’angoisses, que de retrouver mes forces et ma santé pour ne pas mener une vie plus véritablement chrétienne, plus sainte, plus entièrement consacrée à Dieu que ma vie précédente.

Oh ! chers amis, combien nous perdons de temps, de combien de bénédictions et de grâces nous nous privons en vivant éloignés de Dieu, dans la distraction, dans la recherche des choses périssables, dans la satisfaction de la chair et de l’amour-propre ! C’est maintenant que je le sens et vous le sentirez au jour de l’épreuve. Rachetez donc le temps, je ne puis trop vous le répéter ; vivez en Dieu, par la foi, par la prière, par des entretiens sérieux. Je ne puis et ne veux être sauvé que comme le dernier des pécheurs, que comme le brigand converti sur la croix… »

Il y a là comme une exaltation de la sainteté. Blême, décharné, tenaillé par la faim et par le mal qui le ronge, Neff, les yeux pleins de douleur et de reconnaissance, salue ses souffrances comme une ville durement assiégée salue son libérateur qui approche.

Ne pouvant plus, les amis se réunissent dans une chambre voisine de celle du mourant. En sourdine, ils chantent des cantiques ; quand ils fredonnent celui dont il est l’auteur : Ne te désole point, Sion, sèche tes larmes… les souvenirs évoques, ceux des beaux jours sur la montagne, l’émeuvent à tel point qu’il y faut renoncer.

Sentant venir sa fin humaine, Neff souhaite confesser ses fautes à un frère. Guers se penche. Tragique dialogue. Péniblement, les lèvres remuent pour tenter d’exprimer les frémissements intimes d’une âme assoiffée de perfection. Ces mots, soudain :
- « Oh ! sacrificateur infidèle ! enfant de colère ! »

Guers répond :
- « Oui, enfant de colère, pourtant enfant de Dieu… »

Alors Neff, heurtant l’une contre l’autre ses mains transparentes :
- « Oh ! mystère, enfant de colère et pourtant enfant de Dieu ! »

Un silence.
Puis ces mots :
- « Je n’ai pas de joie. »
- « On n’est pas sauvé par la joie. »
- « Je ne sais même pas si j’ai la paix. »
- « On n’est pas sauvé par le sentiment de la paix. »
- « C’est vrai ! On n’est sauvé que par la foi. C’est la seule chose qui reste. J’ai tout gratté, jusqu’au mur. »

Bost survenant, il précise : « J’ai gratté avec les ongles jusqu’à ce que j’aie enlevé tout le sable, tout le mortier, jusqu’à la pierre vive. Mais la pierre est restée. »

 

Au-dessus du lit : Celui qui croit en moi aura la vie éternelle. Cette promesse, Neff l’appelle son passeport.
Pas une plainte, malgré les souffrances croissantes, ne s’échappe des lèvres serrées. N’ayant plus la force de remercier ceux qui le soignent, Neff jette ses bras autour de leur cou. Il ne laisse voir d’inquiétude que pour sa vieille maman. Lui parti, que deviendra-t-elle ? Et il murmure avec tendresse :
- « Pauvre mère ! »
- (Elle fut recueillie par des amis et devait survivre dix-neuf ans à son fils.)

Voici l’adversaire dogmatique auquel de dures vérités furent dites. Neff le reçoit en frère. Aussi ferme qu’affectueux, il ne cède pas d’un pouce sur les principes. Mais l’heure n’est plus aux polémiques ! S’étant découvert, dans un miroir, méconnaissable, le patient balbutie avec joie :
- « Oui, bientôt, bientôt, je m’en vais vers mon Dieu… L’Évangile est vrai, vrai, vrai ! »

Puis, paisiblement, songe à ceux auxquels il veut faire quelque don : objets familiers, livres. Les Alpins ne sont pas oubliés. Il prie sa mère d’adresser son adieu à ceux de Freissinières :

« CHERS AMIS, CHERS FRÈRES,

« Bien que je ne puisse pas lire vos lettres à mon fils parce que son coeur se brise, je veux pourtant vous dire deux mots de sa part. Je dis de sa part car il est trop faible pour pouvoir les dicter, mais assez fort pour être rempli envers vous de la plus vive reconnaissance pour l’attachement que vous lui témoignez. Il vous supplie de continuer vos réunions, vos lectures pieuses et surtout la lecture des sermons de Nardin. N’abandonnez pas vos écoles du dimanche ; elles forment les agneaux et fortifient les brebis. N’oubliez pas que vos âmes lui sont chères autant que la sienne… Encore un mot, chers amis, sur un objet qu’il a à coeur. Il vous crie du fond de son lit de douleur : « Réunissez-vous le soir ; édifiez-vous tous ensemble… »

Rassemblant ce qui lui reste de force, Neff ajoute ces mots :
Encore une fois adieu, mes amis de Dormillouse et de tout Freissinières. De ma propre main, pour la dernière fois ! Au revoir dans le ciel…

Guers écrit aussi aux amis de Mens « d’auprès du lit de Neff mourant ». Dans un suprême sursaut, le moribond saisit encore la plume. On le soutient. Il s’y reprend à plusieurs reprises. Les mots naissent lentement, la signature aux traits irréguliers, flottants :
… tous … tous les frères et soeurs de Mens… adieu, adieu. Je monte vers notre Père en pleine paix ! Victoire ! Victoire ! Victoire par Jésus-Christ !

 

 

Longtemps, dans l’aube du premier matin, le mourant garde les yeux « élevés », comme éblouis par une vision ; chaque souffle de sa poitrine haletante « semble accompagné d’une prière ; il paraissait plus vivant qu’aucun de nous par l’ardente expression de ses désirs ».

Un soupir.
Et c’est la fin. Il avait trente et un ans et demi. Peu d’heures après, le registre des décès notait : « L’an mille huit cent vingt-neuf et le douze du mois d’avril, à huit heures avant midi, est décédé Félix Neff, ministre du Saint Évangile, âgé de trente-deux ans. Domicilié à Champel, n° 332, fils de Jean-Henri, Neff et de Pernette Bonneton. »

Deux jours après, la dépouille mortelle de celui qui connaît enfin le repos est confiée à la tombe. Devant la fosse béante « des versets de cette Parole qu’il avait fidèlement annoncée » sont lus et de nombreux amis chantent le cantique de Vinet :

 

Ah ! pourquoi l’amitié gémirait-elle encore ?
… Ils ne sont pas perdus ; ils nous ont devancés…

 

Puis on se disperse, laissant l’intrépide montagnard poursuivre son ascension.

Ainsi vécut et mourut Félix Neff. Grand dans la vie ; grand devant la mort ; quand elle le saisit à la gorge il lui crie, dans un dernier souffle : VICTOIRE ! Et l’ardeur qui le portait sur les sentiers alpins le dépose au seuil de l’Éternité.

 

 

 

 

 

 

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