Le Queyras agonise…

L’AGONIE DU HAUT-QUEYRAS

Voyages en France d’un agronome René Dumont (1949)

  1. La mort des Escoyères (1)

De Briançon descendons la Durance jusqu’à Mont-Dauphin, et remontons à gauche la combe du Queyras, au .fond de laquelle coule le Guil. Au-dessus du Veyer, le hameau des Escoyères vient d’être brusquement abandonné par ses derniers habitants: sur 10 foyers, 1 est parti en 1946, et 7 à l’automne 1947.

Il ne s’agit pas ici du classique « exode rural » vers la ville, puisque ces 8 « déserteurs » se sont établis agriculteurs en plaine, dans la Drôme (Saint-Vallier), l’Isère (Saint-Marcellin), puis le Vaucluse et les Bouches du Rhône, où ils se consacrent surtout à la production du lait. Seuls les deux derniers, partis en 1948, sont crémiers à Lyon (2).

Faute d’activité extra-agricole, il n’y a pas eu ici de rétrécissement progressif analogue à celui de Saint Chaffrey: tout ce qui était cultivable l’a été, sauf rares exceptions, jusqu’au dernier moment. Autrefois, la terre y était remontée à dos de mulet (caisse à fond mobile); ou en traîneau, sur les pentes moins fortes; ou encore en labourant la moitié du sol par bandes alternées, l’une de deux raies ameublie à l’araire, l’autre non touchée; le fumier était épandu sur la partie non retournée, et la pelle le recouvrait de terre prise en dessous, donc remontée: la lutte contre le glissement de la terre était donc efficace. Ces pratiques tombaient en désuétude, mais, à l’automne 1949, deux ans après l’abandon massif, les murettes de pierre tiennent encore la terre

L’enrichissement de la guerre, procurant les capitaux nécessaires à l’établissement en plaine sur des fermes de 15 à 40 ha, a été la cause déterminante de ce départ. Ils ne supportaient l’esclavage des fortes pentes, à pic sur la combe du Queyras, que par l’impossibilité matérielle de s’en dégager sans prolétarisation. L’absence de chemin était durement ressentie, le sentier muletier obligeant tout visiteur à une ascension de plus de 350 mètres (3); le médecin âgé ou pressé hésitait à la faire.

Nous sommes ici en plein « adret », où la prairie ne tenait qu’à force de fumure et d’arrosage. Ce versant était irrigué par des dérivations d’entretien fort coûteuses, comme les murettes et le sentier d’accès. Il faut donc un minimum notable de population pour entretenir ces ouvrages; or une productivité acceptable exige l’agrandissement de ces fermes par toute la mécanisation possible en ces lieux. Le terroir cultivable est trop exigu pour pouvoir concilier ces deux exigences contradictoires. Chaque foyer avait 2 à 5 vaches et le lait, traité dans la petite laiterie (4) jouxtant la chapelle, donnait le fromage dit : « Petit Pelvoux ».

Le finage est maintenant loué pour 45000 F à un berger qui entretient 600 moutons, partie sur ces ex-labours, partie sur. la montagne de Furfande. Il peut donc rester de mai à octobre inclus, et prend 500 F de pension par ovin. Ceux-ci dégradent les prés et la maigre végétation naturelle des ex labours; l’humus est grillé par le soleil. Bientôt cette terre, que les murettes de pierres sèches non entretenues ne tiendront plus, s’en ira, supprimant toute possibilité de production, aggravant le régime torrentiel, contribuant à engraver le futur barrage de Serre-Ponçon, en aval sur la Durance.

La seule solution logique est le boisement en Laricio de Corse, avant la ruine du sol (5). Mais se dresse un obstacle juridique. les « déserteurs » restent propriétaires du sol; or ils préfèrent louer, épuiser un fonds qu’ils ont quitté assez aigris, que de le boiser. Certes leurs disponibilités ont été accaparées par les investissements en plaine, mais le fonds forestier national pourrait s’en charger. Si nous avions gardé la mainmorte du droit féodal, ou adopté le code musulman, qui pose la vivification comme condition de la propriété, les partants perdraient leurs droits et il serait possible de reboiser à temps (6); mais nous obéissons encore aux juristes romains.

Cet exemple non plus de décadence mais d’agonie doit nous faire d’autant plus réfléchir que de nombreux hameaux des Basses et des Hautes-Alpes (ex.: Vière, commune d’Espinasses) vont bientôt subir le même sort. le décalage de productivité entre montagne et plaine, cause de ces abandons, ne le retrouvons-nous pas entre la grande masse la moins évoluée de notre agriculture et celle de pays étrangers progressant plus vite sur le chemin de la mécanisation (U.S.A., U.R.S.S.) ou de l’intensification (Europe nord-occidentale)? C’est le problème de la survie de notre agriculture qui est désormais posé, dans un monde en trop rapide développement pour que la stagnation y soit permise. Sortons maintenant, progressivement, de ces cas limites.

Tiré d’un opuscule publié par  René Siestrunck. Editions Transhumances 05100 VAL DES PRES 1998.

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Cadran solaire de Zarbula sur la chapelle Saint Roch aux Escoyères (Photo perso)

 

 

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